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« L'éolien en France est quasiment à l’arrêt » (Michel Gioria, FEE)

News Tank Energies - Paris - Entretien n°254545 - Publié le 14/06/2022 à 16:30
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©  D.R.
Michel Gioria, Délégué général de France Énergie Eolienne - ©  D.R.

« Le développement de l'éolien en France est quasiment à l’arrêt. Depuis janvier 2022, nous sommes à 200 MW Mégawatt installés, soit l’équivalent de ce que nous faisions en 2004-2005, bien avant le Grenelle de l’environnement. Si on ne rectifie pas le tir, la filière sera à l’arrêt également en 2023 avec des conséquences lourdes sur notre sécurité d’approvisionnement », déclare Michel Gioria, délégué général de FEE France Énergie Éolienne , à News tank le 14/06/2022.

« La bonne nouvelle est que la Circulation aérienne militaire a abrogé le 02/06/2022 une instruction qui imposait l’implantation d'éoliennes entre 30 et 70 km autour d’un radar militaire, ce qui en matière de développement éolien revenait à complexifier les possibilités de développement sur plus de 75 % du territoire. Il faut désormais se remettre autour de la table et créer un groupe de travail permanent pour partager les pistes de travail », indique-t-il.

Michel Gioria répond aux questions de News Tank.


Vous avez obtenu gain de cause après l’annulation de l’instruction du 16/06/2021 sur l’implantation d'éoliennes autour des radars militaires…. Combien de projets de parcs éoliens a-t-elle empêchés ? 

L’instruction élargissait la zone de coordination entre les éoliennes et les radars militaires de 30 à 70 km, alors que jusqu’ici nous avions une zone de coordination qui s’étendait entre 5 et 30 km, sachant que l’installation d’éoliennes entre 0 et 5 km était et reste interdite. Cette nouvelle instruction revenait donc à complexifier la possibilité de développement sur 75 % du territoire. Il est difficile de dire combien de parcs ont été empêchés car leur développement est un long processus, mais on peut estimer à une cinquantaine le nombre de pré-autorisations qui ont été impactées par cette nouvelle instruction.

L’instruction complexifiait la possibilité de développement sur 75 % du territoire français »

En France, il faut entre six et sept ans pour développer et mettre en service un parc éolien. La question de la coordination avec les radars militaires est une des étapes du développement du parc. L’instruction de juin 2021 réduisait à néant toute la connaissance empirique qui avait été construite par la profession depuis une quinzaine d’années. En effet, quand vous avez des règles définies et transparentes, vous êtes en capacité d’avoir une politique de développement de l’éolien qui sait clairement définir les zones favorables au regard des critères radar.

Avec l’élargissement de la zone de coordination autour des radars et l’introduction des critères d’intervisibilité en 2021 imposant l’étude de dossier au cas par cas, la profession se trouve dans une grande incertitude pour construire une démarche de développement de projets, alors qu’au contraire elle a besoin de dérisquer les projets au plus vite. Par conséquent, l’abrogation de cette instruction est une bonne nouvelle. Nous demandons à présent la création d’un groupe de travail permanent pour partager les pistes de travail, comme ça se fait dans d’autres pays (États-Unis, Royaume-Uni) et sur d’autres thématiques, comme le balisage.

Quel rôle jouerait cette instance que vous appelez de vos vœux ?

À l’image de ce qui se fait aux États-Unis ou au Royaume-Uni, il est essentiel d’avoir une instance permanente de travail entre la filière et l’armée pour fluidifier nos méthodes de travail et co-construire des solutions. C’est le cas par exemple sur la question du balisage pour la navigation aérienne civile et militaires de nuit et à basse altitude. Il y a un travail de grande qualité qui est fait avec l’armée pour permettre de concilier balisage nocturne et réduction des nuisances pour les riverains. Il faut répliquer ce format de travail sur les radars.

Il faut une instance permanente de travail avec l’armée pour fluidifier nos méthodes de travail. »

 Cette instance de travail permettrait notamment de définir des moyens de compensation soft (logiciel) ou hard (nouveaux radars) comme aux États-Unis et au Royaume-Uni, puissances avec des armées comparables à celles de la France. Par exemple, il est possible de mettre en place des logiciels (Wind Farm Filter) qui renforcent la performance des radars et ainsi améliorer la cohabitation entre les radars et les éoliennes. Autre piste : des programmes de renouvellement des radars sont en cours de préparation en France. Plus performants, ils permettraient une meilleure cohabitation avec les éoliennes. Pour être plus efficace, il nous faudrait un peu de visibilité sur leur déploiement afin d’avoir une bonne coordination entre les enjeux de sécurité nationale et ceux de la transition énergétique. Ces deux exemples illustrent pourquoi il est nécessaire d’avoir un dialogue permanent entre toutes les parties prenantes pour faire cohabiter deux objectifs essentiels et intimement liés de politiques publiques : la transition énergétique et la sécurité nationale.

Quelles sont les autres contraintes qui encadrent la filière ?

La loi - ce n’est pas une contrainte - oblige une distance de 500 mètres minimum avec les habitations. C’est important pour bien faire cohabiter éoliennes et riverains. Les préfets prennent ainsi en compte les dimensions environnementales et patrimoniales et peuvent au cas par cas étendre cette distance. Ce qui est plus compliqué, c’est qu’en complément du cadre juridique, nous avons l’émergence du droit mou, c’est à dire de règles rédigées dans des guides, chartes des collectivités territoriales et des services déconcentrés de l’État qui rajoutent des couches additionnelles s’inscrivant petit à petit dans la pratique et qui complexifient les choses. À cela s’ajoute, une forme d’interprétation du cadre réglementaire, qui, dans certains endroits, est surinterprété, pour in fine aboutir à des temps de développement les plus longs d’Europe.

Aucune étude n’a démontré que l’éolien était en cause dans la dégradation de la biodiversité. »

Dans les mesures de simplification, nous proposons donc de revenir au cadre réglementaire existant. Je rappelle qu’en France, l’éolien compose avec le cadre juridique le plus exigeant en matière de droit industriel et de droit de l’environnement (Installation Classée Pour l’Environnement). Aujourd’hui, quand vous déposez un projet éolien pour autorisation auprès des services déconcentrés de l’État, c’est plus de 2 000 pages, incluant toutes les études environnementales, sur la biodiversité, les paysages… L’éolien est la seule filière EnR Énergies renouvelables qui doit composer avec ce cadre juridique et la France est le seul pays à appliquer ce cadre à l’éolien. Nous avons appris à travailler avec depuis 12 ans. Il nous a permis d’avoir une grande exigence dans le développement et l’exploitation de projets.

En revanche, il ne faut pas en rajouter ou le sur-interpréter. Notre filière fournit énormément de données environnementales du fait des obligations de suivi en exploitation. Ces données qui contribuent au développement des connaissances créent parfois un biais avec des secteurs d’activité qui fournissent peu de données, mais qui ont bien plus d’impacts environnementaux que l’éolien, notamment sur la biodiversité.

Éoliennes - ©  Pixabay

Il y a donc un équilibre à trouver. Par exemple, aucune étude au monde n’a démontré que l’éolien était en cause dans l’effondrement de la biodiversité. Les causes majeures sont le changement climatique, l’agriculture intensive, la pêche intensive, la déforestation, l’urbanisation ou encore les infrastructures de transport et de bâtiment. Traitons les vrais sujets en matière de biodiversité et encadrons le développement de l’éolien sans créer un décalage entre le cadre réglementaire et la réalité de son impact.

Êtes-vous inquiet au sujet des dernières annonces de la ministre de la Transition énergétique qui a déclaré qu’il fallait un « rythme de développement pour l'éolien correspondant à ce que la société française est prête à accepter » ? 

Agnès Pannier-Runacher Ministre de la Transition énergétique @ Ministère de la Transition énergétique
a dit plusieurs choses. D’abord, elle a déclaré - chose que nous partageons totalement - qu’il fallait réduire la durée de développement des projets et notamment des projets éoliens terrestres. Plus vous mettez du temps à développer un projet, plus le terreau est favorable à l’émergence d’une opposition. C’est ce que nous constatons quotidiennement sur le terrain. Il est donc important de réduire ces délais et de les mettre au standard européen (entre 2 et 3 ans maximum). Deuxième élément : il ne faut pas perdre de vue qu’aujourd’hui le développement de l'éolien en France est quasiment à l’arrêt. Depuis janvier 2022, nous sommes à 200 MW Mégawatt installés, soit l’équivalent de ce nous faisions en 2004-2005, bien avant le Grenelle de l’environnement. Si on ne rectifie pas le tir, la filière sera à l’arrêt également en 2023. Ceci est dramatique pour deux raisons. La première, c’est que nous savons parfaitement que sans éolien, on ne réussit pas la transition énergétique. La seconde est que sans éolien nous mettons en danger la sécurité de l’approvisionnement, et cela quels que soient les développements du photovoltaïque, du thermique décarboné ou du nouveau nucléaire qui ne sera pas opérationnel avant 2037. Nous sommes donc à un moment de vérité. Nous savons tous que le système électrique français est fortement tendu depuis plusieurs mois du fait notamment du manque de disponibilité du parc nucléaire et de ses conséquences sur les prix de l’électricité.

Sans l’éolien terrestre et l’éolien offshore, on ne réussit pas la transition énergétique. »

La France est le pays de l’UE Union européenne qui a pris les décisions les plus fortes en matière de protection et de bouclier tarifaire, avec une limitation du prix à 4 % sur 2022. On connaît le coût de ce bouclier sur l’électricité (environ 15 Md€) auquel s’ajoute 14 Md€ de bouclier tarifaire sur le gaz et l’essence, la facture s‘élèvera donc en 2022 à environ 30 Md€. C’est à dire trois fois le montant des mesures annoncées par le Gouvernement après la crise des Gilets jaunes. Quand on regarde de près les prix de l’électricité au premier trimestre 2023, puisque pour l'électricité les prix sont fixés avec des contrats futurs, on a des contrats de gros qui restent en France supérieurs à 500€/MWh Mégawatt-heure . C’est à dire 10 fois le prix historique qui était proche de 50€/MWh sur la période 2010 - 2022.

Si nous voulons détendre les prix, il faut agir sur l’offre et la demande. Pour agir sur la demande, il faut évidemment accélérer la rénovation des bâtiments, l’efficacité énergétique des processus industriels… Et il faut agir sur l’offre en libérant les capacités qui peuvent être déployées rapidement à savoir : l'éolien et le photovoltaïque. Le solaire, c’est très bien de mars à octobre, là où il y a du soleil. Et l’éolien, c’est très bien la nuit et l’hiver avec un vent plus constant. Il y a ainsi une belle complémentarité entre le PV et l’éolien. Sur l’éolien, nous avons 4,3 GW Gigawatt de projets représentant 11 TWh Térawatt-heure d’électricité qui sont bloqués en autorisation dans les Préfectures, qui ne délivrent quasiment plus d’autorisation depuis plusieurs mois. Ces capacités bloquées sont l’équivalent de la consommation annuelle d’électricité de 2 millions d’habitants. Il faut regarder comment on peut, en respectant évidemment toutes les règles, organiser le déblocage de ces projets dans une double logique : sécurité d’approvisionnement et protection du pouvoir d’achat des consommateurs. Dans le contexte international incertain que nous connaissons depuis le début de la guerre en Ukraine, agir résolument et immédiatement sur l’offre d’énergie devient une nécessité, y compris en France.

Avant même de parler d’accélération, revenons déjà à 1500 MW par an. »

Aujourd’hui, on met à la fois en péril l’atteinte des objectifs énergétiques et climatiques de la France et cette question de l’approvisionnement. Je rappelle que la France est le seul pays de l’UE qui n’atteint pas ses objectifs en matière de développement des EnR. Avec le Fit for 55, on doit passer de 19 % à 42 % d’ici 2030 d’EnR, soit en à peine 8 ans. Je ne sais pas comment on fait cela en étant à zéro sur l’éolien terrestre. C’est tout simplement impossible. Avant même de parler d’accélération, revenons déjà à 1 500 MW Mégawatt par an, rythme historique de développement sur la période 2010 - 2020. Pour cela, il faut absolument se remettre autour de la table pour s’accorder sur quelques mesures d’urgence essentielles et organiser ce déblocage des projets existants d'éoliennes prêtes à être installées dans les 12 à 18 mois. Je suis convaincu qu’on va y arriver. Comme toutes les filières EnR, nous allons prochainement rencontrer la nouvelle ministre pour cela…    

Michel Gioria


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Parcours

France Énergie Éolienne (FEE)
Délégué général
Ministère de la Transition écologique et de la Cohésion des territoires
Conseiller économie, finances vertes et économie circulaire
Ademe
Directeur régional IDF
Ademe
Chef du service recherche et technologies avancées (SRTA)
Ademe
Directeur régional adjoint en région Paca
Ademe
Chef du service recherche et technologies avancées (SRTA)
Ademe
Représentant français au sein d’un groupe d’experts internationaux en recherche et développement pour l’agence internationale de l'énergie

Établissement & diplôme

Université de Toulouse
Master 2 en économie de l’environnement, de l’énergie, des ressources naturelles et de l’agriculture
Université de Clermont
Master 1 en analyse des politiques publiques et en économie du développement

Fiche n° 46401, créée le 13/06/2022 à 09:41 - MàJ le 13/06/2022 à 09:41

France Énergie Éolienne (FEE)

France Energie Eolienne, représente, promeut et défend l’énergie éolienne en France
Création : 1996
Composition : 330 membres
Missions :
- Prises de position au nom de la filière
- Interlocuteur des pouvoirs publics, des élus, de la presse et de la société civile
- Informe les professionnels sur l’évolution des politiques publiques liées à l’éolien
Effectif : 22 600 emplois (2021)
Délégué général : Michel Gioria
Contact : Mattias Vandenbulcke, directeur de la communication
Tel : 01 42 60 07 41


Catégorie : Associations


Adresse du siège

5 avenue de la République
75011 Paris France


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Fiche n° 13387, créée le 22/04/2022 à 17:29 - MàJ le 07/06/2022 à 10:32

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Michel Gioria, Délégué général de France Énergie Eolienne - ©  D.R.