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« Le potentiel d’effacement des consommations est essentiel » (P. Geoffron, Paris Dauphine)

News Tank Energies - Paris - Entretien n°258773 - Publié le 19/07/2022 à 18:00
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Patrice Geoffron, professeur d'économie à Paris Dauphine - ©  D.R.

« Il va falloir faire preuve de plus d’efficacité en investissant dans l’efficacité thermique des logements, faire plus de sobriété en réduisant globalement ses consommations énergétiques par l’acceptation de contraintes, mais également de plus d’agilité en évitant de consommer de l’électricité dans les moments de tension. Cette agilité correspondrait à une révolution dans les esprits puisque jusqu’alors l’offre s’est adaptée à la demande et non l’inverse. (…) Il faut questionner le potentiel d’effacement des consommations électriques », déclare Patrice Geoffron, professeur d’économie à l’université Paris-Dauphine, à News Tank le 19/07/2022. 

Patrice Geoffron a signé, avec Michel Derdevet, président du think tank Confrontations Europe, David Martineau, directeur général adjoint du cabinet de conseil Sia partners, et Laetitia Puyfaucher, fondatrice de l’agence de communication Pelham media, une tribune dans Le Monde appelant à proposer aux Français un contrat rémunéré s’ils baissent leur consommation d’électricité lors des périodes de pointe, le 16/07/2022.


Jugez-vous efficaces les mesures du Gouvernement visant à assurer l’approvisionnement en énergie l’hiver prochain ?

Le problème réside dans le fait que nous sommes interdépendants avec nos voisins européens et donc l’attention essentielle doit porter sur le gaz. Nous pouvons considérer que la France a fait preuve de discernement avec un portefeuille d’importations qui est assez diversifié puisque le premier fournisseur est la Norvège avec qui nous avons des relations « banalement » commerciales, ce qui n’est évidemment plus le cas avec la Russie.

La France a fait preuve de discernement avec un portefeuille d’importations qui est diversifié »

Si nous étions les seuls concernés, nous pourrions aborder l’hiver sans souci pour ce qui est du volume de gaz qui serait disponible (avec toutefois un souci pour ce qui est du prix de ce gaz). Mais nous ne devons pas perdre de vue que nous sommes à l’intérieur d’une zone économique et monétaire dans laquelle ce qui va arriver à nos voisins aura un impact très significatif chez nous. Si une partie de l’industrie allemande est à l’arrêt par manque de gaz (sachant que ce sont, dans la hiérarchie des priorités, les ménages qui sont privilégiés), évidemment l’industrie française en subira les conséquences à cause de nos relations industrielles.

Par ailleurs, avec nos relations commerciales d’importations et d’exportations, si l’Allemagne est en récession (et l’Italie sans doute pour les mêmes motifs), il y a peu de raisons d’imaginer qu’il n’y ait pas un effet récessif sur la France. Et ainsi devrait s’enchaîner potentiellement des scénarios macro-économiques, plus ou moins gris, dans lesquels la crise du gaz ouvrirait sur une pression sur les dettes publiques française, italienne… Par conséquent, le sujet est très compliqué selon le prisme retenu. Si la question est de savoir si nous aurons du gaz en France, la réponse devrait être oui, nous sommes plutôt mieux lotis que nos voisins à l’Est (et nous pourrons même leur venir en aide). Si la question est celle des effets économiques à l’échelle européenne, en revanche, il y a de vrais sujets de préoccupation pour nous. D’autant que s’ajoute à cela le cas du nucléaire français, actuellement au « ralenti », qui n’arrange rien.

La production d’électricité d’origine nucléaire est-elle la clé pour ne pas connaître un black out l’hiver prochain ?

Oui en tout cela va être très déterminant. Le problème est de savoir quand seront résolus les problèmes de corrosion que rencontre une partie du parc nucléaire français. On ne peut pas espérer que tout soit résolu d’ici l’hiver 2023. Il va falloir traverser cette prochaine échéance avec moins d'électricité d’origine nucléaire qu’imaginée. Il y aura par conséquent des répercussions chez nos voisins qui comptaient sur le parc électronucléaire français. Il y aura tout de même une partie de ce qui va se passer dépendant schématiquement des rigueurs de l’hiver.

Il y aura des répercussions chez nos voisins car le parc nucléaire français pèse sur la plaque électrique européenne »

Compte tenu du poids du nucléaire dans le système électrique français, c’est une évidence. Il sera certes possible de décaler la maintenance d’autres centrales pour mieux affronter l’hiver, sachant que les problèmes de corrosion détectés ne seront pas résolus à cet horizon. Il y aura par conséquent des répercussions chez nos voisins également car le parc français pèse sur la plaque électrique européenne. Une partie de ce qui adviendra dépendra de facteurs que les Européens ne maîtrisent pas : la continuité de livraisons de gaz russe, les rigueurs de l’hiver…

Vous préconisez dans votre tribune dans Le Monde la généralisation de l’effacement. Serait-ce réellement efficace ?

Cette tribune est un « constat d’étonnement » qui procède d’un paradoxe. En France, nous avons un réseau électrique très « smart », et qui doit permettre de créer plus d’agilité du côté de la demande. Or, nous avons peu d’offres d’effacement qui valorisent cette agilité du côté des ménages. Pour les industriels et les électro-intensifs, évidemment c’est différent. Certes, jusqu’alors la valeur économique potentielle était insuffisante. Mais la nouvelle décennie va être plus compliquée, notamment du fait du prix du gaz et de la nécessité de ne pas utiliser massivement du charbon en substitution. Sans oublier les difficultés relatives à la disponibilité du nucléaire jusqu’à un horizon indéterminé.

La nouvelle décennie va être plus compliquée, notamment du fait du prix du gaz et de la nécessité de ne pas utiliser massivement du charbon en substitution »

Tous ces éléments changent la donne. Il va falloir faire preuve de plus d’efficacité en investissant dans l’efficacité thermique des logements, faire plus de sobriété en réduisant globalement ses consommations énergétiques par l’acceptation de contraintes, mais également de plus d’agilité en évitant de consommer de l’électricité dans les moments de tension. Cette agilité correspondrait à une révolution dans les esprits puisque jusqu’alors l’offre s’est adaptée à la demande et non l’inverse, pour l’essentiel. Souvenons-nous que le 04/04/2022 les prix de gros sont venus tangenter le plafond de 3 000 € le MWh Mégawatt-heure , ce qui donne une idées de la valeur de la « non consommation » de ce MWh. Notre tribune est appelée à faire discuter. Il faut certes inscrire la sobriété dans le paysage, mais nous devons également questionner ce potentiel d’effacement des consommations électriques.

Pensez-vous que les Français ont pris conscience que la crise énergétique, sans équivalent depuis les années 1970, pourrait modifier de façon pérenne leur consommation d’énergie ?

C’est difficile à dire, mais pour cela il y a un cahier des charges. Premièrement, il faut sortir d’une logique de bouclier tarifaire qui prévaut à la fois pour l'électricité et le gaz, logique qui a conduit à envoyer le signal d’un État protecteur avec évidemment un coût pour la collectivité qui est extrêmement élevé. L’ensemble des ristournes, en additionnant ces choix tarifaires et les ristournes sur le prix à la pompe, s’élève déjà à 30 Md€ Milliards d’euros . Or, si dans le monde vers lequel nous allons les prix sont plus instables et plus élevés en moyenne, le gel tarifaire ne peut pas être la réponse.

Le prix est tout de même un signal et, si on gèle ce signal, on n’envoie pas la bonne information au consommateur »

Il faut que les ménages qui ont la capacité à s’adapter (par exemple en investissant pour être plus efficaces, pour installer des pompes à chaleur) aient bien conscience que les unités d’énergie coûtent plus cher. Le prix est tout de même un signal et, évidemment, si on gèle ce signal, on n’envoie pas la bonne information au consommateur. Mais, si les prix doivent être plus sincères, alors cela suppose dans le même temps de faire un effort très spécifique sur les 5 millions de ménages qui sont précaires énergétiques et qui avaient du mal à se chauffer avant cette crise. Donc si on leur applique la « vérité des prix » sans forme de soutien, cela aboutira à une catastrophe sociale. Bref, la priorité devrait être mise sur la réduction du « parc » de passoires thermiques et, dans l’attente, l’accroissement du soutien des plus fragiles via des chèques énergie.

Du côté de l’effacement, il faut compléter la logique actuelle qui consiste à envoyer des signaux aux « citoyens », (comme le dispositif Ecowatt géré par RTE Réseau de transport d'électricité et l’Ademe Agence de l’environnement et de la maîtrise de l'énergie et qui appelle une action citoyenne) à celle qui consiste à envoyer des signaux au consommateur avec des offres qui viennent valoriser les comportements agiles et les efforts d’effacement. Ces offres sont largement à construire et vont demander un accompagnement : il est très compliqué d’aller expliquer à des ménages qui ont peu d’informations sur les consommations électriques qu’il ne s’agit pas simplement de consommer moins à 19h parce qu’il y a la pointe, mais également à des moments où la production éolienne sera moindre en mer du Nord ou la production photovoltaïque en Espagne.

Dans une dizaine d’années, on peut imaginer que tout cela sera banalisé notamment du fait de la diffusion d'équipements électroménagers qui seront pilotables à distance, le tout dans une logique de « Smart home » avec des gestionnaires de services énergétiques à la maison qui adaptent la consommation du réfrigérateur en fonction des prix de gros… Nous avons en France un réseau électrique intelligent qui doit nous permettre de construire dans cette direction.

Patrice Geoffron


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Parcours

Dauphine - PSL
Administrateur provisoire
Dauphine - PSL
Directeur du Centre de géopolitique de l'énergie et des matières premières
Dauphine - PSL
Directeur du laboratoire d'économie
Dauphine - PSL
Vice-président en charge de l’international
Dauphine - PSL
Professeur en économie
Université Sorbonne Paris Nord (USPN)
Directeur de l’UFR de sciences économiques et de gestion
Université Sorbonne Paris Nord (USPN)
Professeur en économie
Université de Reims Champagne-Ardenne (Urca)
Professeur en économie

Établissement & diplôme

Université de Paris
Doctorat en économie

Fiche n° 46824, créée le 19/07/2022 à 14:31 - MàJ le 19/07/2022 à 14:32

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Patrice Geoffron, professeur d'économie à Paris Dauphine - ©  D.R.