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Exclusif« La transition énergétique n’est pas opposée à l’efficacité opérationnelle des armées » (MinArm)

News Tank Energies - Paris - Entretien n°259801 - Publié le 08/09/2022 à 11:00
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©  SGA/SID
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« Les impératifs de transition énergétique ne sont pas opposés à l’efficacité opérationnelle. Elle nous pousse à être plus performant en matière d’utilisation de l'énergie, donc à moins consommer et à être moins dépendant énergétiquement. De plus, nous utilisons de plus en plus d’EnR Énergies renouvelables en autoproduction et en autoconsommation, ce qui, là encore, nous apporte de l’autonomie. Enfin, l’optimisation passera également par une gestion plus intelligente de l’énergie afin de la distribuer au juste besoin, au bon endroit, et à temps. On est vraiment sur un changement vers plus de résilience et plus de marges de manœuvre donnée aux forces armées » déclare Olivier B., ingénieur en chef militaire de l’infrastructure au SID Service d’infrastructure de défense , à News Tank dans un entretien le 04/08, publié le 08/09/2022. 

La question énergétique est portée par quatre entités du ministère des Armées : l’EMA État-major des armées pour la partie opérationnelle, le SID pour les infrastructures, la Dgris Direction générale des relations internationales et de la stratégie du ministère de la Défense pour les questions internationales et la sécurité des approvisionnements, et la DGA Direction générale de l’Armement pour l’aspect capacitaire et les innovations. Cette organisation a été entérinée par la stratégie énergétique de défense, publiée le 25/09/2020. 

« Nous distinguons la résilience de la continuité d’activité. Notre premier objectif c’est d'être en capacité de mener à bien nos missions. Dans cette logique, la sobriété énergétique et la bonne connaissance de nos postes de consommation permettent, en cas de problème, de concentrer les énergies disponibles sur ce qui est prioritaire », ajoute Antoine M., ingénieur en chef à l’EMA/ DEO Division énergie opérationnelle , à News Tank, le 27/07/2022. 

Olivier B. et Antoine M. répondent aux questions de News Tank.


Dans quelle mesure les besoins énergétiques militaires augmentent-ils ?

Antoine M. (EMA État-major des armées ) : Deux textes alimentent la stratégie énergétique de défense : la stratégie ministérielle de performance énergétique, pour l’infrastructure, et la politique de l'énergie opérationnelle, pour les équipements et la conduite des opérations. 

L’intégration des nouveaux équipements, la consommation accrue d'électricité pour les faire fonctionner, et certaines avancées technologiques laissent entrevoir que la conduite des opérations et les systèmes d’arme seront plus énergivores, mais rien ne dit que le besoin global en énergie sera demain supérieur à celui d’aujourd’hui. 

Viser une réduction supplémentaire de 60 % d’ici 2050 de nos consommations énergétiques »

Olivier B. (SID Service d’infrastructure de défense ) : Pour les infrastructures, ainsi que pour le « stationnement » lors des opérations, on envisage de fortes baisses des consommations énergétiques. Nous avons déjà mis en place des axes d’efforts et d’actions pour diminuer les consommations énergétiques des bâtiments de nos infrastructures dans le cadre de la stratégie ministérielle de performance énergétique. Nous en sommes à la deuxième stratégie, qui couvre la période 2020-2023 et qui est axée sur le développement des EnR et la performance énergétique des bâtiments. Depuis 2010, nous avons réalisé ainsi 20 % d'économies d'énergie, ce qui représente 700 GWh Gigawatt-heure /an, soit la consommation annuelle d’une ville de 300 000 habitants. Cette diminution du besoin énergétique des infrastructures va s’accélérer sous la pression réglementaire de l'UE Union européenne concernant le patrimoine immobilier. Nous devrons viser une réduction de 60 % d’ici 2050 de nos consommations énergétiques par rapport à 2010. Pour les bâtiments neufs, nous allons appliquer la réglementation environnementale 2020, très ambitieuse, pour qu’ils soient très peu consommateurs d'énergie, voire à énergie positive.  

Comment maintenir ou améliorer l’efficacité opérationnelle tout en souscrivant aux impératifs de transition énergétique ? 

Olivier B. : Les impératifs de transition énergétique ne sont pas opposés à l’efficacité opérationnelle. Elle nous amène à être plus performant en matière d’utilisation de l'énergie, donc à moins consommer et à être moins dépendant énergétiquement. De plus, nous utilisons de plus en plus d’EnR en autoproduction et en autoconsommation, ce qui, là encore, nous apporte de l’autonomie. Enfin, l’optimisation va également passer par une gestion plus intelligente de l’énergie afin de distribuer l'énergie au juste besoin, au bon endroit, et à temps. On est vraiment sur un changement vers plus de résilience et plus de marge de manœuvre donnée aux forces armées. 

Antoine M. : La transition énergétique consiste à utiliser au mieux des technologies existantes ou en développement pour permettre des actions identiques mais en ayant moins consommé. C’est aussi utiliser les nouvelles sources d'énergie pour faire des choses impossibles jusqu'à présent, et avoir des gains en performance, en autonomie, ou en réduction d'émission de GES Gaz à effet de serre . Un exemple simple : un véhicule devenant électrique possède une signature thermique moindre, améliorant sa furtivité. 

Comment s’imbrique la notion de résilience, indispensable d’un point de vue militaire, avec celle de sobriété énergétique ? 

À partir du moment où on a des emprises plus autonomes en énergie, on diminue la logistique et les vulnérabilités »

Antoine M. : Nous distinguons la résilience de la continuité d’activité. Notre premier objectif c’est d'être en capacité de mener à bien nos missions. Dans cette logique, la sobriété énergétique et la bonne connaissance de nos postes de consommation permettent, en cas de problème, de concentrer les énergies disponibles sur ce qui est prioritaire. 

Olivier B. : À partir du moment où on a des emprises plus autonomes en énergie, on diminue la logistique et les vulnérabilités. Cela apporte une capacité supplémentaire à durer dans le temps, particulièrement intéressante dans le cas de combats asymétriques, d’autant plus que la chaîne logistique, qui délivre de l'énergie, est particulièrement vulnérable sur les théâtres d’opérations et elle-même consommatrice d'énergie. 

Quels dispositifs concrets peuvent permettre d’atteindre les objectifs de transition ? 

Olivier B. : Nous avons aujourd’hui neuf contrats de performance énergétique et nous souhaitons en signer 18 d’ici 2025. Ils permettent de traiter en masse plusieurs dizaines de bâtiments sur un même site, jusqu'à 100 000 m2 de surface construite. Le CPE Contrat de performance énergétique est un marché public qui fixe des objectifs, mais les moyens d’y parvenir ne sont pas imposés, ce qui permet aux industriels de proposer des solutions vraiment innovantes. 

Au travers de ces contrats, qui sont des contrats globaux de performance, on vise à réduire de 40 % la consommation énergétique, développer des EnR et limiter les émissions carbone. Avec les 18 contrats, nous devrions atteindre une économie globale de 100 GWh/an soit 7 % de la consommation énergétique du ministère, et 38 000 tonnes de gaz à effet de serre en moins, soit 10 % de nos émissions actuelles pour la partie infrastructure. 

Sur la partie EnR, le ministère participe au plan « Place au soleil », avec la mise à disposition, à terme, de 1 500 ha hectares à des opérateurs photovoltaïques qui réinjectent l'énergie produite sur le réseau de distribution d'électricité. Parallèlement, nous avons un plan photovoltaïque avec un marché-cadre pour équiper progressivement nos parkings en ombrières photovoltaïques et nos toitures en panneaux solaires. Nous menons enfin des projets innovants tels que des microgrid intégrant du stockage batterie/hydrogène. 

Y a-t-il des expérimentations que vous menez en opération ? 

Nous avons un projet d'éco-camp, dont le but est de définir les besoins d’ensemble relatifs au stationnement en opération »

Antoine M. : On mène des tests en opération avec des panneaux solaires par exemple. Nous avons également un projet d'éco-camp, dont le but est de définir les besoins d’ensemble relatifs au stationnement en opération, pas uniquement les besoins en énergie, pour voir comment on généralise tel ou tel équipement en opération à partir de ce démonstrateur. 

Concernant la mobilité, on étudie la solution des carburants de synthèse mélangeables avec du carburant fossile. Car l’un des enjeux que posent les véhicules plus propres est celui du ravitaillement. Nous devons avoir des technologies cohérentes avec les solutions logistiques disponibles au niveau mondial, et c’est ce que permettent ces carburants de synthèse. 

Vous menez également une sensibilisation à la sobriété et à l’efficacité énergétique de vos personnels…

Antoine M. : Dans le management de l'énergie, il y a trois leviers : les usages, l’organisation, et le développement des équipements. On oeuvre à la sensibilisation de tous les militaires et à la formation des spécialistes afin de travailler sur les leviers non capacitaires. Ces deux volets usages et organisation ne demandent pas d’investissements financiers importants, contrairement au développement des équipements

Nous distinguons la formation des spécialistes et la sensibilisation de tous les militaires. La sobriété énergétique doit faire partie du socle commun de connaissance. Les démarches d'économies d'énergie nécessitent une montée en compétence de la part de tout le personnel du ministère des Armées, de manière similaire à ce qui est demandé à tout citoyen, mais en prenant aussi en compte les spécificités de « milieu » (maritime, aéronautique, terrestre). 

Il faut aussi des spécialistes pour gérer les nouvelles installations, comme les panneaux photovoltaïques et la gestion des batteries électriques. On travaille donc sur l'évolution des cursus dans les écoles de formation.

Olivier B. : On a notamment développé une filière métier pour la formation de gestionnaires de l'énergie du patrimoine, spécialement formés au outils de la performance énergétique afin de soutenir localement les sites militaires. Nous avons actuellement une centaine de gestionnaires de l’énergie pour décliner la stratégie de performance énergétique au niveau local. Nous travaillons aussi à une filière d’électrotechniciens avec des compétences nouvelles en matière d’électricité renouvelable, de gestion de données, de cybersécurité.

En quoi votre changement de stratégie énergétique pour les armées est-il cohérent avec l’évolution des menaces et le contexte géopolitique actuel ? 

Le retour de la guerre « classique » va amplifier la quête d’autonomie et de résilience énergétique »

Antoine M. : L'évolution des menaces, avec le contexte du changement climatique, va amplifier la quête d’autonomie et de résilience énergétique car les risques sur les flux d’approvisionnement sont croissants. Et en même temps, cela met en exergue la coopération internationale nécessaire pour obtenir les ressources pour nos opérations. 

Olivier B. : Le modèle énergique, en pleine transition, nous oriente vers une production plus décentralisée de l'énergie, avec des capacités réparties, plus nombreuses et moins vulnérables par rapport à de grosses productions centralisées. 

Mais il existe des difficultés pour atteindre cet objectif. D’une part, il y a des filières industrielles nécessaires pour répondre à nos besoins énergétiques. Elles doivent se mettre en place. D’autre part, il nous faut des capacités prospectives pour faire les choix pertinents face à la fulgurance technologique. Les technologies sur les batteries par exemple évoluent en permanence. La question est : doit-on se positionner sur la technologie d’aujourd’hui ou attendre un peu ? Enfin, il y a un sujet de souveraineté : les équipements énergétiques, par exemples les panneaux photovoltaïques ou les batteries intégrées dans nos véhicules, viennent essentiellement de pays extra-européens. Cela peut être un frein. Mais il y a une mobilisation pour changer cela. 

Vous amorcez une démarche pour évaluer vos consommations et émissions grâce à l'IoT Internet of Things - ensemble des objets connectés . Ces objets connectés ne sont pas non plus forcément européens…

Olivier B. : Effectivement, ces technologies sont souvent asiatiques ou américaines. Le ministère va donc les développer à son rythme afin de garantir une sécurité suffisante en matière cyber. 

Le comptage de l'énergie consommée représente un fort enjeu notamment. Avec 45 000 bâtiments, le ministère a besoin de dizaines de milliers d’objets connectés pour cela. Si on ajoute des équipements sur les nouveaux systèmes de production, comme les panneaux photovoltaïques, ça se multiplie encore. Pour dimensionner précisément nos besoins en la matière, nous allons passer par des démonstrateurs. 

L’autre enjeu, c’est le budget. Nous échangeons avec des États membres de l’UE qui ont les mêmes problématiques que nous sur la transition énergétique, et tous nous partageons une interrogation sur sa soutenabilité budgétaire. Pour exemple, nous avons un parc de 17 millions de m2 de bâtiments assujettis aux objectifs de performance du décret tertiaire ; cela représente un investissement de plusieurs milliards d’€ sur 25 ans.

Antoine M. : Les gains potentiels liés aux usages et à l’organisation n’excèdent jamais vraiment 10-15 %, dans le meilleur des cas. Pour aller au-delà, il faut investir dans des équipements. Il y a alors besoin de trésorerie pour passer un cap dans le domaine de la transition énergétique. 

Vous mentionnez la problématique budgétaire que vous partagez avec d’autres armées européennes. Y en a-t-il certaines dont l’approche énergétique vous inspire ? 

L’énergie est un axe de coopération avec nos alliés »

Antoine M. : Notre stratégie mentionne comme recommandation de faire de l’énergie un axe de coopération avec nos alliés. Ce sujet est systématiquement évoqué dans le cadre de nos coopérations bilatérales. Tout le monde travaille sur le sujet et cherche à avoir des camps autonomes, sobres énergétiquement et qui utilisent de nouvelles technologies. Mais l’un des problèmes, c’est l’interopérabilité. Nous adressons ce sujet depuis toujours à l’Otan où la standardisation des procédures est centrale, pour que tout le monde puisse travailler ensemble. Le but est de définir des méthodes communes, de s’entraîner pour voir comment chacun évolue, et éventuellement développer ensemble des solutions technologiques. Parmi les coopérations, on peut citer celles menées au niveau de l’Agence européenne de défense sur les EnR, l’efficacité énergétique des bâtiments, ou encore les systèmes d’énergie embarqués. Autre exemple, le projet « Fonction opérationnelle énergie » avec la Belgique, l’Italie, l’Espagne, les Pays-Bas, la Slovénie, la Hongrie et la Grèce, organisé autour des thèmes du camp opérationnel, du management de l'énergie, de la standardisation des outils et des interfaces.

Stratégie ministérielle de performance énergétique 2020-2023 

Centrée autour de la réduction des consommations d’énergie et du développement des énergies renouvelables, elle vise à améliorer l’efficacité énergétique des infrastructures du ministère des Armées et de ses déplacements non opérationnels.

  • Disposer en 2030 d’une flotte de véhicules administratifs composée d’une part minimale de 50 % de véhicules propres.
  • Doter progressivement, sur la période 2020-2022, chaque base de défense d’un plan de mobilité propre.
  • Notifier douze CPE supplémentaires sur la période 2020-2025.
  • Déployer des contrats d’exploitation/maintenance des installations de chauffage-ventilation-climatisation à clause d’intéressement sur les sites énergivores.
  • Mettre en place, sur au moins un site majeur de chacune des 15 bases de défense les plus consommatrices d’énergie, un système de management de l’énergie type ISO 50001.
  • Programmer le remplacement de toutes les chaufferies les plus émissives en gaz à effet de serre  d’ici à la fin de l’année 2031 par des systèmes moins polluants et plus économes.
  • Appliquer les dispositions de performance énergétique du dispositif énergie-éco tertiaire (hors activité spécifiques de défense) lors de chaque réhabilitation lourde de bâtiments tertiaires.
  • Réaliser, chaque fois que possible, toute nouvelle construction selon les normes « à énergie positive et à haute performance environnementale ».
  • Achever le déploiement des outils de télé-relève et de supervision des consommations courantes d’énergie d’infrastructure.
  • Établir toutes les prescriptions techniques des opérations de performance énergétique selon les critères des certificats d’économie d’énergie.
  • Mobilier 1 500 ha de terrains pour des centrales photovoltaïques dans le cadre du plan Place au soleil.
  • Privilégier, lorsque c’est possible, le raccordement des sites du ministère des Armées à des réseaux de chaleur ou de froid urbains.
  • Développer les projets expérimentaux de production d’énergie solaire photovoltaïque ou thermique à des fins d’autoconsommation et dans la perspective de leur généralisation progressive.
  • Expérimenter la valorisation des déchets organiques en vue de leur emploi pour produire du biogaz.

Ministère des Armées

Au sein du ministère des Armées, le service de l'énergie opérationnelle (SEO) est un service interarmées qui assure l’approvisionnement, le stockage et la distribution des produits pétroliers et des énergies alternatives nécessaires aux armées et à tout autre service ou organisme relevant du ministère des Armées.
Création : 1940, sous le nom de service des essences des armées
Missions : énergie, soutien des forces armées, expertise
Organisation :
- Division Études, organisation, pilotage (DEOP)
- Sous-direction Opérations (SDO)
- Sous-direction Administration
- Sous-direction Expertise (SDE)
- Direction de l’exploitation et de la logistique pétrolières interarmées (DELPIA)
- Base pétrolière interarmées (BPIA)
- Centre d’expertise pétrolière interarmées (CEPIA)
Directeur : Jérôme Lafitte, ingénieur général des essences
Contact
Tel : 01 80 50 14 00


Catégorie : Etat


Adresse du siège

14 rue Saint-Dominique
75007 Paris France


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Fiche n° 13857, créée le 26/07/2022 à 17:05 - MàJ le 28/07/2022 à 12:05