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Nucléaire : « Les États-Unis ont perdu beaucoup de compétences » (S. Dhion, The Shift Project)

News Tank Energies - Paris - Entretien n°259826 - Publié le 22/08/2022 à 10:15
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Sylvaine Dhion - ©  D.R.

« Les États-Unis ont construit un énorme parc nucléaire très rapidement et, étant équipés, n’ont plus eu besoin de construire de nouvelles centrales pendant une quarantaine d’années. Ils ont donc perdu beaucoup de compétences et sont bien en peine de redémarrer la filière. Deux réacteurs AP 1000, de troisième génération, sont en construction en Géorgie, Vogtle 3 et 4. Les difficultés que les Américains rencontrent en raison de cette perte de compétences sont similaires à ce que nous connaissons avec l’EPR European Pressurized Reactor de Flamanville (Manche) en France », déclare Sylvaine Dhion, ingénieure nucléaire et membre de l’association The Shifters adossée au Shift Project, à News Tank, le 22/08/2022.

« Joe Biden, Président des États-Unis, a lancé en avril 2022 un programme doté de 6 Md$ (5,5 Md€) pour soutenir financièrement les exploitants d’installations nucléaires face aux exploitants de gaz de schiste. On voyait des centrales nucléaires fermer pour des raisons économiques alors qu’elles pouvaient continuer à être exploitées. Ce programme vise donc à garder les centrales en service. Ensuite, Biden a mis en place un second plan de 2,5 Md$ (2,47 Md€) pour soutenir le développement des SMR Small Modular Reactor , sur lesquels les États-Unis sont en pointe », indique Sylvaine Dhion. 

« La durée de vie initiale des centrales américaines était de 40 ans. Aux États-Unis, des examens sont menés périodiquement pour évaluer la robustesse des centrales. Certains réacteurs ont été prolongés à 60 ans et l’option de prolonger à 80 ans est évoquée, sous réserve de modifications à effectuer pour assurer le bon fonctionnement et la sûreté - changement de générateurs de vapeur par exemple. Plus la durée de vie a été prolongée, plus le lancement de constructions neuves a été retardé, et plus les compétences ont été perdues.  »

Sylvaine Dhion répond aux questions de News Tank.


Quel état des lieux brossez-vous du secteur nucléaire aux États-Unis ?

Les États-Unis ont un parc nucléaire très ancien. C’est l’une des plus anciennes nations nucléaires avec la Russie et la France. Ils ont commencé à le bâtir dans les années 1950 et l’ont développé dans les années 1970-1980, notamment à la suite des chocs pétroliers. Les États-Unis sont le plus gros producteur mondial d'énergie nucléaire - ils produisent 30 % de l'énergie nucléaire mondiale. Ils sont le premier pays en termes de capacités installées avec 97 900 MW Mégawatt . En revanche, le nucléaire ne compte que pour 20 % de leur mix électrique. En 1979, l’accident de Three Miles Island, classé 5 sur l'échelle Ines International Nuclear Event Scale - échelle internationale des événements nucléaires , a conduit à un endommagement grave du cœur, sans toutefois entraîner de rejets dans l’environnement. À la suite de cela, la construction a marqué le pas.

À la suite de l’accident de Three Miles Island, la construction a marqué le pas »

Les États-Unis ont donc construit un énorme parc très rapidement et, étant équipés, n’ont plus eu besoin de construire de nouvelles centrales pendant une quarantaine d’années. Ils ont donc perdu beaucoup de compétences et sont aujourd’hui bien en peine de redémarrer. Deux réacteurs AP 1000, de troisième génération, sont en construction en Géorgie, Vogtle 3 et 4. Les Américains rencontrent des difficultés du fait de cette perte de compétences, comme ce que nous connaissons avec l’EPR de Flamanville (Manche) en France.

L’autre facteur qui a entraîné la perte de vitesse du nucléaire américain est le développement du gaz de schiste. Celui-ci nécessite des investissements moins importants et promet d'être rentable plus rapidement que le nucléaire. Les investisseurs se dirigent vers les secteurs où ils obtiennent un retour sur investissement rapide. Cependant, un plan de relance nucléaire de la filière a été mis en place par Joe Biden, Président des États-Unis.

En quoi consiste ce plan de relance du nucléaire américain ?

Aux États-Unis, le Clean Power Plan, adopté en 2015 durant le mandat de Barack Obama, prévoit de décarboner la production d'énergie. À son arrivée au pouvoir en 2021, Joe Biden a fait revenir les États-Unis dans l’Accord de Paris sur le climat, duquel les États-Unis étaient sortis sous Donald Trump. Afin de respecter ces différents accords, Joe Biden veut s’appuyer sur les EnR Énergies renouvelables et le nucléaire. Il entend décarboner le secteur électrique en 2035 puis toute l'économie en 2050. Il a lancé en avril 2022 un programme doté de 6 Md$ (5,5 Md€) pour soutenir financièrement les exploitants d’installations nucléaires face aux exploitants de gaz de schiste. On voyait des centrales nucléaires fermer pour des raisons économiques alors qu’elles pouvaient continuer à être exploitées. Ce programme vise donc à garder les centrales en service. 

De nombreuses start-up se sont lancées sur les SMR »

Ensuite, le Président Biden a mis en place un second plan de 2,5 Md$ (2,47 Md€) pour soutenir le développement des SMR, sur lesquels les États-Unis sont en pointe. Le pays dispose d’une vingtaine de modèles à différentes étapes de développement. Le SMR Small Modular Reactor NuScale a été certifié par l’autorité de sûreté nucléaire en août 2020, ce qui montre que c’est un projet très avancé. La prochaine étape est la recherche d’un site pour construire un premier démonstrateur. Par comparaison, le modèle français Nuward est en phase de préconception, donc pas du tout au même stade. En France, le projet de SMR est porté par un consortium composé d'EDF, Producteur et distributeur d’électricité français.• Activités :- Production d’électricité- Transport et distribution- Fourniture d’énergie- Optimisation et trading• Création : 1946• Actionnariat … Framatome Acteur international de l'énergie nucléaire, fournisseur d’équipements, de services et de combustibles.• Activités :- base installée (services de maintenance et d’ingénierie pour les installations… , TechnicAtome, Naval Group et le CEA, qui sont des acteurs historiques. On constate qu’aux États-Unis, de nombreuses start-up, adossées à des universités, se sont lancées sur les SMR. Ce ne sont donc pas des constructeurs historiques. Par exemple, Bill Gates a lancé la société TerraPower. 

Quels avantages présentent ces SMR ?

La plupart de ces modèles développent des systèmes passifs, c’est-à-dire qu’il y a plus de choses qui réagissent passivement en termes de sécurité. Par exemple, le cœur du réacteur est refroidi par une circulation naturelle, des boucles qui tournent sans pompe et qui ne demandent donc pas d'électricité. Cela signifie que ces réacteurs ont moins besoin d’intervention humaine en cas d’accident. Par ailleurs, la construction des modules des SMR Small Modular Reactor se fait en usine, c’est-à-dire plus proche de l’ingénierie. L’idée est donc de standardiser une partie pour avoir moins de choses à construire sur le chantier et donc de gagner en temps et en coûts de fabrication. Enfin, les SMR sont plus simples à piloter, ce qui présente un intérêt pour l’export à destination de pays nouveaux entrants dans le nucléaire, qui n’ont pas de constructeurs ni d'équipes formées localement. Cependant, il ne faut pas s’imaginer que les SMR sont la panacée notamment pour sauver le climat. Ils sont une bonne solution pour des pays dont le réseau n’est pas en capacité d’absorber un très gros réacteur, pour remplacer des modèles charbon dans des sites industriels par exemple.

La question de la prolongation de la durée de vie des centrales nucléaires se pose-t-elle aux États-Unis ?

Plus ils pourront prolonger la durée de vie de leurs centrales, plus ils le feront »

Oui, plus ils pourront prolonger la durée de vie de leurs centrales, plus ils le feront. Leur durée de vie initiale était de 40 ans. Aux États-Unis, des examens sont menés périodiquement pour évaluer la robustesse des centrales. Certains réacteurs ont été prolongés à 60 ans et l’option de prolonger à 80 ans est évoquée, sous réserve de modifications à effectuer pour assurer le bon fonctionnement et la sûreté - changement de générateurs de vapeur par exemple. Plus la durée de vie a été prolongée, plus le lancement de constructions neuves a été retardé, et plus les compétences ont été perdues. 

Quels projets les États-Unis ont-ils à l’export ?

Il y a beaucoup de projets mais jusqu’ici pas grand-chose ne se concrétise. Ils ont construit des AP 1000, le réacteur de 3ème génération de Westinghouse, en Chine. Désormais Pékin duplique ce modèle pour le construire à l’export. Dès qu’un nouveau pays est candidat, tous les constructeurs sont sur le coup. Il y a actuellement beaucoup d’agitation autour de projets en Pologne et en République Tchèque, mais on ne sait pas qui va remporter les marchés.

Quelle est l’acceptabilité de l'énergie nucléaire aux États-Unis ?

Les arguments en faveur du nucléaire sont le climat et l’indépendance énergétique »

Les avis sont plutôt équilibrés et en train d'évoluer doucement en faveur du nucléaire. Un sondage Gallup de mai 2022 donne 51 % des Américains en faveur du nucléaire et 47 % contre. En 2016, ils étaient 54 % à être opposés au nucléaire. Un sondage Ipsos pour Reuters de juin 2022 indique pour sa part que 45 % des Américains sont en faveur du nucléaire. Les arguments qui pèsent pour le nucléaire sont l’argument climatique et celui de l’indépendance énergétique et de la fiabilité d’approvisionnement. Comme dans d’autres pays, les écologistes se sont construits en opposition au nucléaire et il est très compliqué pour eux de faire leur aggiornamento. Mais il y a des mouvements écologistes qui ont changé d’avis. On peut citer par exemple les « Mothers for nuclear » qui veulent de l'électricité décarbonée et propre pour leurs enfants.

Quelle coopération y a-t-il entre la France et les États-Unis dans le secteur nucléaire ?

Il y a différents types de collaboration. Les acteurs - constructeurs, exploitants, autorités de sûreté et organisations techniques en support des autorités de sûreté - coopèrent avec leurs pairs à leur niveau. Les exploitants collaborent au sein de la World Association of Nuclear Operators qui regroupe les électriciens ayant des centrales nucléaires pour partager des bonnes pratiques. Les constructeurs travaillent ensemble également pour partager aussi des bonnes pratiques et parfois gagner des marchés ensemble. Ils ont tous un intérêt commun : favoriser le nucléaire.

The Shift Project

Think tank français spécialisé sur l'énergie et le climat, dédié à la réflexion sur les enjeux de transition énergétique.
Création : 2010.
Objectif : promouvoir une économie soutenable, en phase avec les constats scientifiques sur le changement climatique.
Missions :
- éclairer le débat public sur la transition énergétique via des groupes de travail.
- proposer des analyses et des solutions innovantes.
- promouvoir ces recommandations via des événements et des campagnes de lobbying auprès des décideurs politiques et économiques.
- conclure des partenariats avec des organisations professionnelles, le monde universitaire et des acteurs internationaux.
Directeur : Matthieu Auzanneau
Président : Jean-Marc Jancovici
Contact : Jean-Noël Geist
Tél. : 06 95 10 81 91


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Fiche n° 13771, créée le 05/07/2022 à 16:25 - MàJ le 05/07/2022 à 17:23

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