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Debrief énergies : « Nous sommes dans une économie de guerre » (Patrice Geoffron, Paris Dauphine)

News Tank Energies - Paris - Actualité n°268149 - Publié le 20/10/2022 à 14:30
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©  D.R.
Débrief de News Tank Energies - ©  D.R.

« Le discours du Gouvernement sur la crise énergétique que nous traversons a été plutôt lénifiant envers le grand public, avec la mise en place du bouclier tarifaire notamment. Il n’a pas été suffisamment mobilisateur en disant clairement que nous sommes dans une économie de guerre. Le Gouvernement continue de s’engager sur le pouvoir d’achat, et on constate un décalage entre ce qui est demandé et la nature des efforts à faire en temps de guerre », déclare Patrice Geoffron Professeur en économie @ Dauphine - PSL • Directeur du Centre de géopolitique de l'énergie et des matières premières @ Dauphine - PSL
, professeur d'économie, directeur du CGEMP Centre de géopolitique de l'énergie et des matières premières à l’Université Paris Dauphine-PSL, à propos de la sobriété, lors du Débrief énergies organisé par News Tank le 20/10/2022.

Invité à réagir sur l’actualité du secteur de l'énergie en octobre 2022, l'économiste s’est exprimé sur le plan de sobriété lancé par le Gouvernement le 06/10/2022, mais est également revenu sur le coût du nouveau nucléaire. « En Europe, nous devons investir 500 Md€ dans le nucléaire d’ici 2050. Pour autant, cela ne permettra de produire que 15 % de l'électricité à cette échéance, contre 25 % aujourd’hui, car la demande électrique va augmenter. »

La sécurité d’approvisionnement en gaz, la crise du carburant, la décarbonation des transports et l’efficacité énergétique, et l’hydrogène sont les autres thèmes abordés par Patrice Geoffron lors de cette rencontre. Le prochain Debrief énergies se déroulera le 24/11/2022, avec Clément Le Roy Associé en charge du secteur de l’énergie @ Wavestone
, associé en charge du secteur de l’énergie chez Wavestone.


Le plan de sobriété

  • « Le plan est suffisant pour passer l’hiver, mais il n’empêchera pas d'éventuels délestages électriques qui pourraient être nécessaires. En revanche, le sujet est davantage problématique pour l’hiver 2023/2024, ainsi que 2024/2025. 
    • Je suis néanmoins surpris de la manière dont les autorités abordent cette question de la sobriété. La guerre est déclarée depuis février 2022 et nous avons vu apparaître des tensions à l’automne 2021 ; ce plan arrive donc tardivement. 
    • Le discours du Gouvernement sur la crise énergétique que nous traversons a été plutôt lénifiant envers le grand public, avec la mise en place du bouclier tarifaire notamment. Il n’a pas été suffisamment clair sur la situation et n’a pas alerté suffisamment tôt les ménages et les entreprises. Le discours n’a pas été suffisamment mobilisateur en disant clairement que nous sommes dans une économie de guerre. Le Gouvernement continue de s’engager sur le pouvoir d’achat, et il y a un décalage entre ce qui est demandé et la nature des efforts à faire en temps de guerre. 
    • La logique de l'État m’échappe. Peut-être que le Gouvernement veut monter en puissance progressivement et qu’il espère que les tensions de l’hiver vont permettre au grand public de prendre véritablement conscience de la nature du problème pour l’hiver suivant. 
  • Avec le plan sobriété, nous allons parvenir à réduire de 10 % les consommations, mais pas de la bonne manière, car ce sera à cause d’une destruction d’une partie de l’activité industrielle. 
    • Dès lors que l’on garde le confort à la maison, la disponibilité énergétique est moindre pour les entreprises ou plus coûteuse pour elles. Ce sont les entreprises qui font les efforts. Je n’ai pas l’impression que l’on fasse appel à la solidarité.
  • De plus, le bouclier tarifaire et la remise à la pompe vont coûter 200 Md€ sur deux ans, soit entre 2022 et 2024, selon Bruno Le Maire Ministre @ Ministère de l'Économie, des Finances et de la Souveraineté industrielle et numérique
    , ministre de l'Économie, des Finances et de la Souveraineté industrielle et numérique.
  • Les mesures prises par le Gouvernement sont indifférenciées entre les citoyens, elles ne prennent pas en considération les revenus. Il y a un effet d’aubaine pour certains ménages qui auraient pu supporter un peu de hausse des prix. 
    • On veut contenir l’inflation, on promet de contenir le choc des prix sur les marchés de détail, mais je ne vois pas comment on va faire sur la durée. Les prix vont continuer à s'élever et rester instables. 
    • Avoir des variations de prix d’environ 15 % n’est pas un signal qui concourt à la mobilisation, au regard de ce qu’il se passe sur les marchés de gros.
    • Chez les industriels, en revanche, le signal prix est bien présent. Je ne dis pas qu’il faut faire payer plus cher aux ménages, mais l’argent public que l’on alloue n’est pas disponible pour les entreprises. »

Débrief 2 News Tank Energies en présence de Patrice Geoffron - ©  D.R.

La sécurité d’approvisionnement en gaz

  • « Nous ne remplacerons pas tout le gaz fossile russe, nous n’aurons pas suffisamment de gaz en Europe. Et le prix va être plus coûteux, d’une part car nous avons besoin de développer des infrastructures additionnelles afin d’importer du gaz, et d’autre part car nous allons devoir acheter cher du gaz originellement vendu ailleurs. 
  • Je ne sais pas comment nous pouvons négocier sur le gaz afin de revenir à des prix raisonnables. On pourrait augmenter nos capacités d’import, diversifier l’approvisionnement, négocier sur 2/3 ans. Mais à court terme, pour le 01/01/2023, je ne vois pas quelle forme peut prendre le plafonnement des prix.
  • De plus, il reste deux inconnues : comment constituer nos réserves sans gaz russe et si la Chine se réveille ? Si on avait une alliance des importateurs de gaz, les choses pourraient être différentes. »

La crise du carburant

  • « Dans l’urgence, le Gouvernement a demandé une remise additionnelle sur les carburants à TotalEnergies ; cela me paraît incompréhensible. Il aurait fallu prélever et allouer une somme à l’entreprise autrement.
  • Aujourd’hui, non seulement on ne protège pas tout le monde, mais en plus on introduit une distorsion de la concurrence en disant à TotalEnergies de vendre à perte. En économie de guerre, nous devons prendre des mesures d’exception. »

Le coût du nouveau nucléaire

  • « Un EPR European Pressurized Reactor construit aujourd’hui doit potentiellement fonctionner jusqu'à la fin du 21e siècle. Cela pose la question de l’investissement que l’on doit décider dès à présent, car en 2050 il y aura mille manières de produire de l'énergie via des EnR Énergies renouvelables , dont certaines semblent encore de la science-fiction. Comment faire des investissements aujourd’hui sans regret en étant cohérent avec les technologies disponibles et la façon de combiner les énergies à l’horizon 2050 ? Et au-delà, c’est une terre inconnue.
    • Le regard avant et après la guerre en Ukraine n’est pas le même : le coût des EPR et des SMR Small Modular Reactor est aujourd’hui à évaluer dans un contexte où le prix du gaz est plus élevé et où la question de la sécurité d’approvisionnement se pose.
    • Nous avons pris beaucoup de retard et nous ne devons plus hésiter longtemps pour décarboner nos installations électriques. 
  • Si nous avions un parc électronucléaire en meilleur état et plus d’EnR aujourd’hui, nous serions davantage décarbonés et nous traverserions mieux la crise actuelle en termes de confort et d'économie.
  • En Europe, nous devons investir 500 Md€ dans le nucléaire d’ici 2050. Pour autant, cela ne permettra de produire que 15 % de l'électricité à cette échéance, contre 25 % aujourd’hui, car la demande électrique va augmenter. 
  • Entre Européens, il doit y avoir des mécanismes a minima de coopération entre acteurs sur le nucléaire pour construire ou exploiter des centrales. Le nucléaire n’est pas une affaire hexagonale. » 

La décarbonation des transports et l’efficacité énergétique

  • « Si nous avions investi davantage, de l’ordre de 150 Md€, dans les transports en commun et l’efficacité énergétique, où en serait-on aujourd’hui ?
    • Il y a eu la crise des gilets jaunes. Plus de transport en commun l’aurait limitée. Or, cette crise a interrompu la fiscalité carbone qui devait aider à financer la transition énergétique. 
    • Il y a eu la crise du Covid. La recherche confirme que dans les métropoles, il y a eu une surmortalité du fait d’une pollution de l’air assez élevée. Si nous avions décarboné davantage, la qualité de l’air aurait été meilleure ; il y aurait eu, par conséquent, moins de mortalité et donc moins de tension sur notre système de santé. 
    • Il y a la crise des prix de l'énergie. Si nous avions décarboné davantage les transports et travaillé sur l’efficacité énergétique, nous pourrions traduire plus sincèrement la réalité des prix auprès du grand public, nous aurions moins besoin d’un bouclier tarifaire et nous serions mieux préparés à affronter le nouveau choc pétrolier qui doit avoir lieu d’ici la fin d’année.
  • La décarbonation est un vecteur d’économie. Si nous avions décarboné davantage, nous éviterions des émissions de CO2 mais la résilience de notre société serait également meilleure. 
  • Il ne faut pas gâcher la crise en ne faisant pas ce type de calculs économiques. » 

L’hydrogène

  • « Il y a une forme d’emballement au niveau européen sur une société de l’hydrogène. Or, il faut procéder par étapes. Il y a des domaines pour lesquels nous aurons besoin de l’hydrogène par rapport à nos ambitions de décarbonation, par exemple là où on utilise déjà de l’hydrogène gris. 
  • Typiquement, dans la chimie, on ne pourra pas faire autrement. En revanche, dans l’acier ou la cimenterie, nous pouvons accélérer la décarbonation autrement car le modèle de l’hydrogène n’est pas encore stabilisé pour ces secteurs. Pour le transport lourd, nous pouvons également envisager d’autres solutions, comme l'électrification directe. »

Patrice Geoffron, professeur d'économie, directeur du CGEMP à l’Université Paris Dauphine-PSL

Patrice Geoffron


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Parcours

Dauphine - PSL
Administrateur provisoire
Dauphine - PSL
Directeur du Centre de géopolitique de l'énergie et des matières premières
Dauphine - PSL
Directeur du laboratoire d'économie
Dauphine - PSL
Vice-président en charge de l’international
Dauphine - PSL
Professeur en économie
Université Sorbonne Paris Nord (USPN)
Directeur de l’UFR de sciences économiques et de gestion
Université Sorbonne Paris Nord (USPN)
Professeur en économie
Université de Reims Champagne-Ardenne (Urca)
Professeur en économie

Établissement & diplôme

Université de Paris
Doctorat en économie

Fiche n° 46824, créée le 19/07/2022 à 14:31 - MàJ le 19/07/2022 à 14:32

Université Paris Dauphine

L’université Paris Dauphine - PSL est un établissement d’enseignement supérieur d’envergure internationale et un établissement spécialisé dans les sciences des organisations, des marchés et de la décision, établissement-composante de l’université Paris sciences et lettres
Création : 1968
Effectif : 526 personnels administratifs, 359 chercheurs et enseignants-chercheurs permanents et assistants (2019)
Président : El Mouhoub Mouhoud
Directeur du Centre de géopolitique de l'énergie et des matières premières : Patrice Geoffron
Contact
Tel : 01 44 05 44 05


Catégorie : Formation - Recherche



Fiche n° 13824, créée le 19/07/2022 à 14:43 - MàJ le 11/08/2022 à 14:06

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