Demandez votre abonnement gratuit d'un mois !

Debrief énergies : « Réformer le marché européen de l'énergie ne se fait pas à la légère » (C. Le Roy)

News Tank Energies - Paris - Actualité n°271823 - Publié le 28/11/2022 à 10:30
- +
©  News Tank
Debrief énergie avec Clément Le Roy le 24/11/2022 - ©  News Tank

« Il faut se préparer à une période troublée de trois à quatre années minimum. Réformer le marché européen de l'énergie ne se fait pas à la légère. Il faut rappeler les vertus du marché tel qu’il existait. Pendant très longtemps, il nous a protégés, et a été la prémisse d’une réflexion européenne, même si on est loin du compte. Cela a créé un premier socle sur lequel s’appuyer et dont nos entreprises, nos économies, les ménages ont bénéficié. Il y a eu un manque de préparation sur les limites, l'étude de scénarios extrêmes et la réflexion sur des scénarios alternatifs. Nous sommes complètement pris par l’urgence et il n’y a pas de plan B, nous partons d’une page blanche », déclare Clément Le Roy, associé en charge du secteur de l’Energie chez Wavestone, lors du Débrief énergies organisé par News Tank le 24/11/2022.

Invité à réagir sur l’actualité du secteur de l'énergie en novembre 2022, Clément Le Roy s’est exprimé sur la prise de fonction de Luc Rémont à la tête d’EDF Électricité de France , le projet de loi sur l’accélération des EnR Énergies renouvelables , le prolongement du parc nucléaire, le marché européen de l'énergie, le couple franco-allemand, les tensions sur le réseau électrique, et le développement de la filière hydrogène en France.


Nomination de Luc Rémont et OPA Offre publique d’achat sur EDF Électricité de France

  • « Luc Rémont, nouveau PDG d’EDF, se rend à Flamanville sur le chantier de l’EPR dès sa prise de fonction. Une manière très concrète de commencer à s’immerger dans les problématiques opérationnelles. Il a annoncé qu’il serait, d’ici la fin de l’année 2022, très fréquemment sur le terrain pour s’approprier l’ensemble des composantes du groupe EDF et faire le point avec les équipes sur les grands projets de transformation, notamment sur le sujet nucléaire mais également sur les autres problématiques de l’entreprise, et commencer à mailler avec les autres parties prenantes publiques et privées qui gravitent autour.
  • Son audition à l’Assemblée nationale, le 26/10/2022, était un moment fort et attendu dans le contexte. Luc Rémont était jusqu’ici discret dans son parcours public et professionnel, entre autres chez Schneider Electric, où il était dans les opérations et le business. Les députés ont abordé les sujets clés dans le contexte d’EDF. On retient de cette audition une certaine précaution, ce qui s’explique dans un timing où Luc Rémont ne disposait pas encore des éléments internes à EDF. Il a fortement insisté sur quelques axes, notamment l’axe industriel. C’est un enjeu fort pour aujourd’hui, avec le parc nucléaire en difficulté en raison de la corrosion sous contrainte et les sujets de la maintenance repoussée post-covid, et pour demain avec la relance du nucléaire, qui est un énorme enjeu tant à la maille d’EDF qu'à la maille de la filière.
  • Le sujet du renouvelable est important et s’est fortement développé via EDF renouvelables, entre autres, qui est une structure de premier plan. Le développement des EnR est une course de rapidité en France et à l’international. EDF est dans le top des grands acteurs à l'échelle internationale, en particulier aux États-Unis et au Moyen-Orient, et doit maintenir sa position. Mais la situation reste fragile et la situation économique du groupe nécessite de prendre des décisions. Il ne pourra pas être sur tous les fronts.
  • Luc Rémont a insisté sur le maintien de l’unité du groupe. Au-delà des sujets industriels, le groupe devra confirmer la forte dynamique lancée ces dernières années sur les services énergétiques, tant sur le BtoB et BtoC. 
  • La détention par l'État de 84 % des parts d’EDF était un entre-deux qui n'était pas satisfaisant, avec un groupe quand même chahuté au gré des décisions politiques et des difficultés industrielles. Ce 84 % était comme un non-choix, car cela donnait un flottant faible. Cette OPA est une façon de dégager l’horizon et de lever une partie des difficultés. L'État a toujours été un acteur de premier plan, tant comme État actionnaire que par l’orientation donnée aux politiques énergétiques. »

Projet de loi sur l’accélération des EnR

  • « Sur la question du droit de veto des maires, les associations d'élus, tant France Urbaine que l’Association des maires ruraux, disent que ce droit de veto peut apparaitre comme une capacité pour les maires d'être acteurs et décideurs sur le terrain. Mais les maires ruraux n’ont pas les outils et les moyens pour se prononcer sur le bien-fondé et les perspectives du projet. En plus, ils doivent se positionner très en amont. Ce droit de veto n’est plus présent après le passage du texte au Sénat, nous verrons comment cela évoluera à l’Assemblée nationale. Je pense qu’il est sain qu’on n’aille pas jusqu'à ce droit de veto, qui n’est pas forcément adapté à la maturité des uns et des autres. Mais il faut que le Gouvernement et les préfets accompagnent et donnent des outils aux maires.
  • Le sujet du partage de la valeur peut paraitre une fausse bonne idée, une façon d’acheter la paix sociale : on implante et ensuite il y a des retombées. Le fait d’irriguer de subventions ou de retombées existe déjà sur d’autres initiatives, pas uniquement dans le secteur de l'énergie. Mais cela ne tient qu’un temps et crée des projets qui sont juste là de manière opportuniste plutôt qu’adoptés.
  • Finalement, le texte ressort du Sénat de manière assez solide, il n’a pas été détricoté et a plutôt été renforcé sur certains axes. Mais il est loin d'être paraphé et validé en l'état. 
  • En matière d'énergies renouvelables, on souffre parfois du fait de jouer sur tous les tableaux. On essaie de développer toutes les filières et on ne tranche pas assez. La dernière PPE était très ouverte sur ce point-là, en laissant à tous les acteurs l’espoir d’avoir leur voix au chapitre. Je pense que dans les débats, à court et moyen terme, et vu l’urgence de la situation et l'état de nos finances publiques, il faudra trancher davantage dans la prochaine PPE. Cela ne veut pas dire qu’il faudra privilégier une EnR beaucoup plus qu’une autre.
  • Sur le sujet du biométhane, il y a un réel potentiel. Il est déjà réalisé pour partie. Mais certaines études de potentiel me semblent un peu optimistes. Nous avons encore du potentiel devant nous, y compris dans la filière agricole. Mais ce n’est pas le sujet qui vient en premier lieu quand on évoque la problématique des EnR, les projecteurs étant très voire trop tournés sur l’électrification. Il y a aussi fort à faire sur le sujet de la géothermie et de la biomasse, entre autres sur les réseaux de chaleur. Si cela est moins évoqué, c’est qu’il s’agit soit d’un sujet plus consensuel, soit d’un sujet très BtoB. »

Debrief 3 avec Clément Le Roy le 24/11/2022 - ©  News Tank

Nucléaire

  • « Il y a beaucoup de raccourcis faits sur le nucléaire, ce qui rend le sujet très confus dans la manière dont il est retranscrit. Ce qui fait que l’opinion publique a du mal à se positionner. Le nucléaire et les EnR doivent aller avec la sobriété et l’efficacité énergétique. Sur la prolongation des réacteurs, les acteurs industriels n’ont jamais dit à ma connaissance qu’il fallait tout prolonger de manière homogène jusqu'à la fin de vie des centrales. Il faut des transitions, on ne peut pas basculer d’un seul coup d’un ancien parc sur le nouveau parc. Tant d’un point de vue économique que des compétences, cela nécessite un tuilage. Cela prend 20 à 30 ans, donc il faut être patient et programmer tout cela.
  • Il faut y aller étape par étape. Aujourd’hui, les travaux menés ne visent pas à éclairer la potentielle prolongations au-delà des 50 ou 60 ans de durée de vie. Il faut y aller par étape de 10 à 15 ans, ce qui me paraît acceptable pour observer le vieillissement et sans faire de chèque en blanc aux opérateurs, ce qui n’est pas le cas vu le système de contrôle en place.
  • Sur toutes les tranches de 900 MW, les travaux de l’ASN, d’EDF et des parties prenantes portent sur une prolongation jusqu'à 50 ans à ce stade. Dans l'étude « Futurs énergétiques 2050 » , RTE dit qu’il faut qu’on se positionne dans les 5 à 7 ans sur la prolongation jusqu’aux 60 ans.
  • On est sur un temps long et il faut compter sur le parc actuel. Aujourd’hui, conjoncturellement, il y a un coup dur avec la corrosion sous contrainte que personne n’avait vu venir. Les canicules posent de plus en plus de questions importantes concernant les rejets des eaux dans les fleuves. En 2022, nous avons eu des dérogations. Qu’en sera-t-il en 2023 et au-delà ? 
  • On peut espérer que la courbe de disponibilité du parc augmente assez vite. Mais, pragmatiquement, on ne retrouvera sans doute pas tout de suite les niveaux record, pour de nombreuses raisons exogènes et endogènes. 
  • Sur l’avenir du nucléaire, on a perdu deux à trois ans pour prendre des décisions sur l’engagement du processus de construction de nouveaux réacteurs, des années qu’on pourrait payer cher. Mais maintenant, il est urgent d’agir.
  • Le fait que tout soit compartimenté, avec un PJL sur les EnR, un autre sur le nucléaire, puis ensuite la PPE, est dommageable car on voit les choses par parties, et on remet le puzzle bout à bout après. J’appelle de mes vœux que les décisions soient prises rapidement.
  • Restent ensuite la question économique — le financement est loin d'être bouclé, y compris avec l’injection des moyens supplémentaires — et celle des compétences.
  • On parle beaucoup des compétences opérationnelles mais je pense aussi qu’il y a d'énormes besoins sur le numérique au service de l’exploitation, la cybersécurité et la gestion de la data. Ce sont des sujets qu’on repousse à plus tard. Cela pose une question de souveraineté européenne vis-à-vis des États-Unis. Une grande partie des acteurs du numérique au service de l’exploitation et de la maintenance sont américains. On a peu de compétences en France. C’est maintenant qu’il faut soutenir ces acteurs et prendre les bonnes décisions. »

Le marché européen de l'énergie

  • « Il faut se préparer à une période troublée de trois à quatre années minimum. Réformer le marché ne se fait pas à la légère.
  • Il faut rappeler les vertus du marché tel qu’il existait. Pendant très longtemps, il nous a protégés, et a été la prémisse d’une réflexion européenne, même si on est loin du compte. Cela a créé un premier socle sur lequel s’appuyer et dont nos entreprises, nos économies, les ménages ont bénéficié.
  • Il y a eu un manque de préparation sur les limites, l'étude de scénarios extrêmes et la réflexion sur des scénarios alternatifs. Nous sommes donc complètement pris par l’urgence et il n’y a pas de plan B, nous partons d’une page blanche. 
  • L’Espagne et le Portugal ont dégainé en premier en jouant sur leur spécificité « ibérique ». Ils ont cassé la logique de l’ordre de mérite qui nous entraîne sur la dernière centrale appelée avec le gaz qui tire les prix vers le haut.
  • Mais si on abolit ce market design, cela ne résout pas la question du modèle cible. 
  • Jamais nous n’aurons une Europe qui parle d’une seule voix, avec les spécificités de chaque pays.
  • Par ailleurs, il y a une perfusion majeure faite avec les boucliers tarifaires BtoB et BtoC. L’Allemagne déploie quelque chose de massif, 200 Md€. C’est artificiel : un bouclier n’a qu’un temps, d’autant plus dans notre contexte économique d’endettement.
  • Je suis presque plus inquiet sur l’hiver 2023-2024. Aujourd’hui, on a paré au plus pressé. Il y avait une situation d’inertie positive avec des approvisionnements sécurisés qu’on a renforcés. Il y a actuellement des méthaniers qui attendent au large car on n’a pas les capacités pour injecter tout le gaz. Sur l’hiver prochain, il y a des situations dramatiques qui nous attendent. Il y a un manque d’anticipation, certaines entreprises n’ont pas réservé les capacités dont elles auront besoin et il y a des contrats qui s’arrêtent en fin d’année. Et puis, il y a une tension à l'échelle internationale qui va continuer à agir.
  • La solidarité européenne est une réponse sur certains aspects, quand elle n’est pas coûteuse et qu’elle permet de garantir la continuité localement et à l'échelle européenne. Mais quand il s’agit de choix drastiques, je ne parlerais pas de solidarité. » 

Le couple franco-allemand

  •  « J’ai du mal à parler de couple franco-allemand aujourd’hui. Le bras allemand avance de manière très unilatérale, donne quelques gages et va chercher de l’aide là où ça l’arrange auprès de ses voisins.
  • Les Allemands jouent leur carte, celle de la protection de la filière industrielle, sur laquelle on connait la puissance allemande. Ils ont décidé de fonctionner en filière, là où, en France, chacun tire la couverture à soi.
  • L’Allemagne peut être pointée du doigt car elle a avancé à marche forcée sur sa stratégie énergétique. Mais les Allemands étaient très impréparés et n’ont pas tenu compte de leur imbrication avec le reste de l’Europe. Ils sont dans une situation d’impasse, où ils font du gagne petit pour s’en sortir à court terme, sans résoudre le problème pour l’après. On est tous surpris car l’Allemagne est souvent pour nous un modèle pour sa capacité à planifier et à avoir une vision industrielle.
  • Sur le nucléaire, les choses sont en train de changer. Ils ont prolongé à très court terme certaines centrales et cela va sans doute aller au-delà, au moins pour une période probatoire. Il n’y a pas de consensus, cela reste un sujet polémique. Mais les choses sont en train de s’aligner autant en termes politique que d’opinion publique pour que les choses évoluent.
  • Le couple franco-allemand est aujourd’hui déséquilibré. Il faut muscler le jeu et demander des contre-parties de manière plus évidente. » 

Le réseau électrique

  •  « Les interconnexions électriques permettent d'éviter les goulots d'étranglement mais il faut qu’elles soient bien placées, au bon endroit et qu’elles soient disponibles. Il y a plusieurs projets sur la table, avec l’Irlande, le Royaume-Uni, l’Espagne, et des projets qui patinent car il n’y a pas de décisions prises. On a déjà un système qui est bien maillé mais il faut que certains projets, notamment entre le Royaume-Uni et la France et avec l’Est, avancent assez vite maintenant.
  • Il y a eu une maladresse faite dans la communication récemment, en évoquant la régulation de la disponibilité des bornes de recharge électrique, de leur puissance voire l’interdiction de la recharge des véhicules en cas de tension sur le réseau. C’est très maladroit car l’impact sur le réseau et sur la consommation électrique est très faible. Dans un moment où on est en peine pour comprendre l'écosystème de la mobilité électrique, cela vient ajouter de la confusion et de la complexité.
  • On va continuer le déploiement, sur la voirie, on est à 75 000 bornes déployées. Le déploiement sur les grands axes d’infrastructures, qui était un sujet de contention pour les déplacements de grande distance, a bien avancé. On peut saluer l’alignement des concessionnaires, des opérateurs, du Gouvernement pour dénouer le sujet. On a, de manière assez homogène, des aires de services équipées avec de la charge forte ou très forte puissance.
  • Les rapports publiés par les opérateurs sont toujours optimistes. Ils disent que cela ne va pas impacter le réseau électrique. C’est vrai, cet usage nouveau ne va pas perturber l'équilibre établi. Mais géographiquement, il y a certains endroits avec des contentions car les réseaux étaient déjà chargés. La mobilité électrique vient s’ajouter et donc cela demande des travaux lourds pour ajouter des postes de transformation et des postes sources. Mais le sujet du réseau ne m’inquiète pas plus que ça.
  • Il y a aussi un sujet de moment opportun pour effectuer la charge. Se pose donc la question des incitations tarifaires et technologiques. Mais dans beaucoup de cas, la charge de la voiture n’a pas besoin de se faire dans les moments de tension sur le réseau. Les tarifs commencent à se réguler là-dessus. » 

L’hydrogène

  • « Il y a déjà beaucoup d’hydrogène, exclusivement utilisé dans l’industrie, qu’il va falloir décarboner. Cela nécessite des moyens technologiques et si l’on s’y prend mal, cela peut avoir un impact sur la compétitivité.
  • En ce qui concerne la mobilité, on voit aujourd’hui beaucoup de projets mais cela reste fragile. Beaucoup de régions et de pôles de compétitivité s’emparent du sujet. C’est un sujet attractif d’un point de vue technologique, environnemental, etc. Mais on reste loin du passage à l'échelle, avec beaucoup de projets à cheval entre la R&D et le prototype. 
  • Je me demande si l’on a les moyens de notre ambition, y compris avec un montant de 10 Md€ d’aide publique évoqué. On parle de chiffres mais on n’est pas très concret sur la façon dont cela se décline : sur quels types de fonds, sous quelles formes de conditions, comment ça vient s’insérer ensuite dans les bons projets. Il faut donc être vigilant.
  • Je pense que l’usage industriel est important mais je suis plus nuancé sur la mobilité. »

Clément Le Roy


Consulter la fiche dans l‘annuaire

Parcours

Wavestone
Associé en charge du secteur de l’énergie
Wavestone
Plusieurs postes de Consultant à Senior manager

Établissement & diplôme

Essec Business School (Ecole supérieure des sciences économiques et commerciales)
MS, Strategy & Business Trade
Centrale Nantes (École centrale de Nantes)
Master of science, Computer Sciences, IT

Fiche n° 47057, créée le 31/08/2022 à 15:02 - MàJ le 05/09/2022 à 11:01

©  News Tank
Debrief énergie avec Clément Le Roy le 24/11/2022 - ©  News Tank