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« L’Arenh crée une énorme incertitude pour le client final » (David Lamoulie, E&C)

News Tank Energies - Paris - Interview n°277069 - Publié le 18/01/2023 à 18:00
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David Lamoulie - ©  DL

« Le mécanisme de l’Arenh Accès Régulé à l’Electricité Nucléaire Historique est une difficulté importante en France. Il crée une énorme incertitude pour le client final (…). En 2025, il doit prendre fin, mais on ne sait pas s’il sera effectivement arrêté ou prolongé, ou si un nouveau mécanisme sera créé. Or, les industriels et les entreprises ont besoin de visibilité à long terme », déclare David Lamoulie, consultant chez E&C, entreprise de conseil spécialisée dans la gestion des risques énergétiques, d’approvisionnement, de contrôle financier, de durabilité et de gestion des données, à News Tank le 18/01/2023.

Au niveau européen, un mécanisme de correction du marché du gaz plafonné à 180 €/MWh sera mis en place à partir du 15/02/2023 afin de limiter la volatilité des marchés. « Avant la crise, on était à 20 €/MWh de gaz ; aujourd’hui on est à 60 €/MWh. Le plafond de 180 €/MWh, intéressant sur le court terme, me paraît trop élevé pour être véritablement utile. Il ne remet pas en cause le prix de 60 €/MWh qui ne me semble pas viable pour l'économie européenne », ajoute l’expert.

David Lamoulie répond aux questions de News Tank.


Quels sont les problèmes concernant le fonctionnement des marchés de l'électricité et du gaz, en France mais aussi au niveau de l'UE Union européenne , révélés par la crise ?

Sur les marchés français et européens, le client final (industriel ou entreprise) a le choix de son fournisseur et peut négocier sur le marché à terme, à + 3 ans en général, ou être exposé au marché spot, fluctuant.

Le marché du gaz français est, comme pour d’autres pays européens tels que l’Allemagne, la Belgique ou les Pays-Bas, indexé sur l’indice TTF Dutch Title Transfer Facility - Prix de marché de référence pour le gaz en Europe , censé refléter le rapport offre/demande au niveau de l’UE. Le marché de l'électricité français fonctionne comme celui de l’UE, à savoir que le prix de l'électricité suit celui du gaz car il dépend de la dernière centrale appelée, qui est bien souvent une centrale à gaz. Les centrales doivent maintenir des tarifs compétitifs pour être appelées, ce qui limite normalement les prix ; mais la fin de l’approvisionnement en gaz russe en 2022, suite à la guerre en Ukraine, a créé un emballement et beaucoup de volatilité. Sur le marché français des prix à termes, en août 2022, le prix à terme pour 2023 a même dépassé 1000 €/MWh Mégawatt-heure . Aujourd’hui, nous sommes en dessous de 200 €/MWh pour 2024. 

Au niveau européen, cela fonctionne un peu comme le marché français. La crise a fait apparaître des différences de situation entre pays, soit en termes de prix du MWh, soit en termes de réaction des fournisseurs. Dans plusieurs pays européens, par exemple, de nombreux fournisseurs ont remis en cause des contrats afin de faire augmenter leurs prix via la clause de sauvegarde alors que ce phénomène est resté marginal en France.

Quelles évolutions sont prévues en France ?

Depuis quelques années, certains évoquent de nécessaires réformes, mais rien n’est sérieusement envisagé. Une difficulté importante  en France, c’est le mécanisme de l’Arenh. Il crée une énorme incertitude pour le client final qui ne sait pas la quantité d'énergie qui va être disponible au prix plafonné, actuellement 42 €/MWh. En 2022, une loi devait faire passer le plafond de 100 TWh Térawatt-heure /an à 120 TWh/an en 2023. Mais finalement rien n’a été décidé. 

Il faudrait faciliter l’accès au contrat à 5 voire 10 ans pour améliorer les choses »

Le client final doit négocier avec son fournisseur l’application de l’Arenh sur une certaine quantité d'énergie, avant de la consommer. Si, au final, les demandes des fournisseurs dépassent le volume de 100 TWh/an prévu, alors ce volume fera l’objet d’un écrêtement - connu un mois avant le début de l’année de fourniture - qui impactera les contrats d’électricité négociés. Par précaution, le client final risque de ne pas acheter assez de quantité d'énergie répondant au mécanisme de l’Arenh par rapport à sa consommation réelle ; il devrait alors acheter un complément, au cours de marché qui peut être très élevé (multiplié par 10 fin 2022). 

En 2025, l’Arenh doit prendre fin, mais on ne sait pas s’il sera effectivement arrêté, s’il sera prolongé, ou si un nouveau mécanisme sera créé. Or, les industriels et les entreprises ont besoin de visibilité à long terme. Actuellement, ils n’achètent pas pour 2026 - alors que plus on achète loin dans le temps, plus les prix sur les marchés sont bas - parce qu’ils ne savent pas ce qu’il adviendra de l’Arenh. Il faudrait également leur faciliter l’accès au contrat à 5 voire 10 ans pour améliorer les choses. 

Et au niveau européen, quelles sont les réformes souhaitées ?

Ce sont surtout des pays du sud de l’Europe qui visent un découplage des marchés du gaz et de l'électricité. Quelle que soit la réforme choisie, il faudra des mécanismes pour limiter la volatilité des marchés, comme la mise en place de contrats à long terme, sur le modèle des contrats pour différence britannique pour lesquels la Commission européennes estimait, jusqu'à présent, qu’elle freinait la concurrence. La Commission était aussi un défenseur du libéralisme, qui devait amener des prix compétitifs. Or, cela n’est plus le cas, et l’idée de réformes des marchés et de mécanismes de protection fait son chemin. 

En attendant une réforme, l’UE s’est accordée sur un mécanisme de correction du marché du gaz plafonné à 180 €/MWh, applicable à partir du 15/02/2023. Avant la crise, on était à 20 €/MWh de gaz ; aujourd’hui on est autour de 60 €/MWh. Le plafond de 180 €/MWh, intéressant sur le court terme, me paraît néanmoins trop élevé pour être véritablement utile. Il ne remet pas en cause le prix de 60 €/MWh et est à un niveau qui ne me semble pas viable pour l'économie européenne.

Quelles sont les perspectives pour les années à venir ? 

Moins d’inflation pour l’achat d'énergie en 2024/2025 »

Les industriels et entreprises ont pu acheter de l'énergie fin 2022 à des prix très élevés. Cela risque de nourrir l’inflation en 2023. Il y a une tendance baissière des prix actuellement qui devrait se maintenir, mais comme beaucoup de nouveaux contrats ont été négociés à terme, les consommateurs vont continuer à payer des tarifs élevés cette année. Le niveau devrait être davantage tolérable en 2024/2025, avec moins d’inflation pour l’achat d'énergie. Mais il suffirait d’une nouvelle crise pour que les prix s’envolent à nouveau. La prudence est d’autant plus nécessaire en France, où la maintenance nucléaire va se poursuivre en 2024/2025. La disponibilité nucléaire va rester notre épée de Damoclès.

Raquel Sanchez Bujaldon
Directrice marketing
E&C
+34 600 684 915
rsanchez@eecc.be

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