Électrification : « Un paradoxe à l’épreuve des réalités économiques » (Yves Marignac, négaWatt)

News Tank Energies - Paris - Entretien n°429589 - Publié le
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« Le paradoxe est assez frappant. La France n’a jamais disposé d’un tel excédent d’électricité bas carbone. RTE l’a souligné très clairement dans son dernier Bilan prévisionnel : cette situation place théoriquement la France dans une position extrêmement favorable pour électrifier les usages, ce qui est indispensable pour la décarbonation. Et pourtant, dans les faits, cette électrification ne décolle pas. La demande électrique stagne, hors effets conjoncturels de crise. C’est cette contradiction entre abondance de l’offre et faiblesse de la dynamique de la demande qui doit être analysée pour comprendre ce paradoxe », déclare Yves Marignac Expert énergie et nucléaire et porte-parole @ Association négaWatt • DEA information et initiation scientifique et technique @ Université Paris-Sud (Paris 11)
, expert énergie et nucléaire et porte-parole de négaWatt, à News Tank le 12/02/2026.

« La France est dans une situation d’abondance avantageuse d’électricité pour pouvoir aborder un vaste plan d’électrification », a déclaré Thomas Veyrenc, directeur général en charge de l’économie, de la stratégie et des finances et membre du directoire de RTE, lors de la présentation du Bilan prévisionnel 2025-2035, le 09/12/2025.

« Il existe un narratif selon lequel l’électrification serait facile parce que l’électricité est abondante et décarbonée. Mais la réalité économique et sociale est que l’électrification coûte cher, en investissements comme en usage, surtout si nous ne travaillons pas sur la maîtrise du dimensionnement des efforts nécessaires », indique Yves Marignac.

Électrification des usages, rôle de la sobriété dans la trajectoire de production électrique, dimensionnement du système électrique : Yves Marignac répond aux questions de News Tank.


Vous évoquez un « paradoxe français » de l’électrification. Pouvez-vous le définir précisément ?

Le paradoxe est assez frappant. La France n’a probablement jamais disposé d’un tel excédent d’électricité bas carbone. RTE Réseau de transport d’électricité l’a souligné très clairement dans son dernier Bilan prévisionnel 2025-2035 publié en décembre 2025 : cette situation place théoriquement la France dans une position extrêmement favorable pour électrifier les usages, ce qui est indispensable pour la décarbonation.

Et pourtant, dans les faits, cette électrification ne décolle pas. La demande électrique stagne, hors effets conjoncturels de crise. C’est cette contradiction entre abondance de l’offre et faiblesse de la dynamique de la demande qui doit être analysée pour comprendre ce paradoxe.

Pourtant, la France a historiquement beaucoup électrifié certains usages…

Absolument. La France a déjà un niveau d’électrification élevé, notamment dans l’industrie et surtout dans le bâtiment, avec le chauffage électrique et l’eau chaude sanitaire. Ce socle explique en partie pourquoi les marges de progression sont aujourd’hui plus difficiles à mobiliser.

Mais la question centrale n’est pas tant ce qui a déjà été fait que notre incapacité actuelle à augmenter significativement ce taux d’électrification. Il stagne, en même temps que la demande électrique reste tendanciellement stable.

Comment expliquez-vous cette incapacité à électrifier davantage ?

Notre système électrique est devenu structurellement trop cher

Pour nous, l’explication principale tient au surdimensionnement du système électrique. On raisonne très largement en coût du mégawattheure, ce qui peut donner l’illusion d’une électricité compétitive et abondante. Mais produire en excédent coûte quand celui-ci est mal rémunéré.

Et surtout, pour les acteurs économiques, quand il s’agit d’électrifier ce n’est pas le coût unitaire qui compte, c’est le coût complet via les équipements, les infrastructures, le raccordement et l’usage. Et de ce point de vue-là, notre système est devenu structurellement trop cher.

En quoi le système est-il surdimensionné ?

Nous avons un parc nucléaire historiquement dimensionné pour produire en base, qui est aujourd’hui excédentaire sur une grande partie de l’année, tout en restant sous-capacitaire en pointe. Parallèlement, nous développons des énergies renouvelables variables, qui sont par nature excédentaires à certains moments et déficitaires à d’autres.

La cohabitation de ces deux ensembles crée un surdimensionnement global de la capacité de production par rapport aux besoins réels, auquel s’ajoute une forte désoptimisation lorsqu’on fait coexister ces deux parcs.

Cette désoptimisation a-t-elle des conséquences économiques directes ?

Oui, très clairement. La modulation du parc nucléaire dégrade fortement sa performance économique, compte tenu de sa structure de coûts, dominée par des coûts fixes qui sont très élevés. L’écrêtement des renouvelables dégrade, de son côté, leur rentabilité. Au final, on se retrouve avec un système que l’on paie trop cher collectivement par rapport aux services qu’il rend, même si l’électricité produite peut paraître compétitive lorsqu’on la regarde uniquement au prix du mégawattheure.

Dans le même temps, les besoins d’investissements sont massifs…

Exactement. Le parc nucléaire nécessite des investissements considérables dans le cadre du grand carénage : au moins 100 Md€ au total, dont un peu plus de 30 Md€ seulement ont été engagés à ce stade selon la Cour des comptes. Il faut poursuivre le développement des renouvelables, mais aussi investir massivement dans les réseaux. RTE et Enedis évoquent ensemble près de 200 Md€ d’investissements à déployer dans les décennies à venir. Tout cela sur un système déjà trop coûteux.

Pourquoi cette situation rend-elle l’équation politique quasiment insoluble ?

Parce que résoudre ce paradoxe implique soit d’augmenter fortement la consommation pour l’aligner sur le niveau de production, soit de revoir la trajectoire de production elle-même. Si l’on reste dans la première option, cela suppose des investissements et des coûts supplémentaires très importants. Or, aujourd’hui, aucun acteur n’a réellement les épaules pour supporter cet effort : l’État est sous contrainte budgétaire, les industriels font face à une concurrence internationale accrue, et les ménages comme les petites entreprises sont contraints par leur pouvoir d’achat.

Vous faites un parallèle avec l’Allemagne des années 2000 ?

Oui, même si le contexte est très différent. En Allemagne, quoi qu’on pense du consensus politique autour de l’Energiewende, il s’est traduit par un choix clair : faire porter l’effort financier principalement sur les ménages, afin de préserver la compétitivité des grandes entreprises. La population a accepté un surcoût sur ses factures énergétiques, ce qui a permis des investissements massifs dans les renouvelables - et accéléré au passage leur performance économique. Aujourd’hui, en France, personne n’est en capacité d’accepter un effort comparable.

En France, personne n’est en capacité d’accepter un effort comparable

D’où cette « pensée magique » autour de l’électrification. Il existe un narratif selon lequel l’électrification serait facile parce que l’électricité est abondante et décarbonée. Mais la réalité économique et sociale est que l’électrification coûte cher, en investissements comme en usage, surtout si nous ne travaillons pas sur la maîtrise du dimensionnement des efforts nécessaires.

Le véhicule électrique est souvent cité comme exemple…

C’est une illustration très parlante. Les constructeurs européens ont électrifié leur offre sans remettre en cause leur stratégie industrielle, centrée sur les véhicules lourds (SUV Sport Utility Vehicule …) et suréquipés, qui sont ceux qui génèrent le plus de valeur. Transposés à l’électrique, ces véhicules deviennent très chers, difficilement accessibles via des dispositifs de leasing, et encore moins via le leasing social. Résultat : l’électrification bute sur un problème d’accessibilité économique.

Il existe une forte demande pour de petits véhicules électriques adaptés aux usages urbains, voire pour des formes plus partagées de mobilité. Mais paradoxalement, ces solutions, pourtant plus efficaces socialement et économiquement, génèrent moins de consommation électrique que la massification de gros véhicules électriques. Cela montre bien que les modes d’électrification les plus pertinents sont ceux qui combinent électrification, sobriété et efficacité.

négaWatt est-elle favorable à l’électrification ?

Sans ambiguïté. L’électrification est indispensable à la décarbonation. Mais il faut éviter deux confusions majeures. La première consiste à croire que l’électrification est un outil magique qui suffirait à elle seule, et d’oublier les autres leviers de la transition. Aucun scénario crédible n’envisage aujourd’hui une électrification très majoritaire de l’ensemble des usages énergétiques à horizon 2050. La seconde confusion est d’assimiler électrification et augmentation de la demande électrique.

Vous pointez notamment le cas des data centers…

Oui. Les data centers sont un vrai sujet et ne relèvent pas de l’électrification des usages existants, mais de la création de nouveaux usages électriques. Ils mobilisent des capacités de production, de réseau et d’investissement qui peuvent manquer pour la décarbonation réelle des usages fossiles. RTE a d’ailleurs alerté sur ce point, en soulignant les limites du principe de « premier arrivé, premier servi » dans les files d’attente de raccordement.

La trajectoire de demande électrique de RTE à horizon 2035 vous paraît-elle crédible ?

Non. Dès 2023, nous avons estimé que cette trajectoire était auto-non réalisatrice. Non pas que l’électrification soit impossible, mais pas dans ces conditions, elle sollicite le système électrique à un niveau économiquement déraisonnable. La crise de 2022-2023 a d’ailleurs montré qu’une baisse significative des consommations était possible, simplement par des gestes de sobriété et une prise de conscience du lien entre usage, énergie et facture. Même si une partie des 10 % de baisse constatés ne relevaient pas de cette sobriété, mais d’une vulnérabilité énergétique subie…

Quels biais identifiez-vous dans la construction de cette trajectoire ?

Il y a d’abord un biais de périmètre : projeter des objectifs de décarbonation avec un modèle centré uniquement sur l’électricité conduit mécaniquement à privilégier l’électrification au détriment d’autres leviers que le modèle ne « voit » pas. Il y a ensuite un biais de concertation : chaque acteur a intérêt à projeter une hausse de sa consommation future. L’addition de ces projections produit une trajectoire explicable individuellement, mais collectivement incohérente.

Quel rôle joue la sobriété dans votre analyse ?

La sobriété est un levier décisif pour maîtriser les coûts du système

La sobriété est un levier décisif pour maîtriser les coûts du système. L’étude RTE de 2021 montre que le scénario sobriété coûte environ 10 Md€ de moins par an que le scénario de référence. C’est un résultat très robuste, lié simplement à l’effet volume. Moins de consommation grâce à un meilleur dimensionnement des usages, ce sont mécaniquement moins d’investissements et moins de coûts système.

Quelles conséquences pour la trajectoire de production électrique ?

C’est la deuxième option. Si la consommation n’augmente pas autant que projeté et si l’on accélère le développement des énergies renouvelables - ce qui est indispensable pour le moyen ou long terme -, alors le nucléaire devra nécessairement faire de la place. La modulation actuelle n’est ni économiquement ni techniquement soutenable à long terme.

Cela implique-t-il de rouvrir le débat sur la fermeture des réacteurs ?

Oui, et c’est un tabou qu’il faut lever. La question de la trajectoire de fermeture du parc nucléaire doit être anticipée, à la fois pour garantir la sécurité électrique et la sûreté nucléaire. La position récente de l’Autorité de sûreté nucléaire, qui appelle à ne pas attendre d’être au pied du mur est à cet égard très intéressante : on ne peut pas raisonnablement envisager la prolongation de l’ensemble des réacteurs à 60 ans, sans parler d’une hypothétique prolongation à 80 ans.

Quel est le risque si cette anticipation n’a pas lieu ?

Le risque est de se retrouver, à terme, face à un choix impossible entre sécurité électrique et sûreté nucléaire. Avec plus de 60 GW Gigawatt , il faudra des décennies pour fermer le parc nucléaire historique, donc il ne faut pas commencer trop tard. Anticiper, lisser les fermetures, se donner des marges de flexibilité, c’est précisément ce qui permet d’éviter ce scénario indésirable.

Quel est votre message central pour la future PPE Programmation pluriannuelle de l’énergie  ?

Électrifier, oui, mais sans confondre électrification et augmentation à tout prix de la consommation d’électricité. Et surtout, sans oublier les autres leviers essentiels de la transition écologique, au premier rang desquels la sobriété, qui est un facteur d’accélération - et non de frein - de la décarbonation.

Yves Marignac


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Parcours

Association négaWatt
Expert énergie et nucléaire et porte-parole
Association négaWatt
Responsable des analyses et prospective
Sciences Po Paris (IEP Paris)
Chargé d’enseignement
WISE-Paris
Directeur
Institut Catholique de Paris (ICP)
Chargé d’enseignement

Établissement & diplôme

Université Paris-Sud (Paris 11)
DEA information et initiation scientifique et technique
Université Paris-Sud (Paris 11)
Etudes doctorales, information scientifique et technique
Université Paris-Sud (Paris 11)
Maîtrise de mathématiques fondamentales

Fiche n° 51279, créée le 03/04/2024 à 16:53 - MàJ le 10/02/2026 à 19:58

Association négaWatt

Association regroupant des professionnels de l’énergie et des citoyens.
• Création : 2001
• Missions :
- Agir et faire des propositions en faveur du développement d’une politique énergétique fondée sur la sobriété et l’efficacité énergétique et sur un recours plus affirmé aux énergies renouvelables
- L’association élabore notamment un scénario de transition énergétique pour la France afin d’atteindre la neutralité carbone en 2050.
• Effectifs : 8 administrateurs
- Près de 1 600 adhérents (dernier chiffre communiqué au 13/06/2025)
• Présidente : Hélène Gassin
• Co-direction : Stéphane Chatelin et Élodie Comte
Contact
• Tél. : 07 83 76 53 08


Catégorie : Associations


Adresse du siège

Association négaWatt
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26958 Valence Cedex 9 France


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Fiche n° 14001, créée le 21/09/2022 à 15:18 - MàJ le 11/02/2026 à 16:17