« Transférer les taxes de l’électricité au gaz, une réponse à très courte vue » (D. Holleaux, ex-Engie)
« Le ralentissement de l’électrification est un problème en soi et pas tellement un problème par rapport aux autres énergies. C’est pour cela que la réponse du transfert des taxes de l’électricité vers le gaz est une réponse à très courte vue », déclare Didier Holleaux, auteur de « La vraie histoire du gaz » (Le Cherche Midi, 2024) et ancien directeur général adjoint d’Engie entre 2015 et 2025, dans une analyse transmise à News Tank le 10/12/2025.
« Il est préférable d’analyser, marché par marché, pourquoi l’électrification ne progresse pas si nous voulons traiter le problème. Il faut notamment regarder du côté de la valeur de la flexibilité, de l’hybridation des véhicules électriques, des pompes à chaleur mal installées ou encore de l’utilisation du surplus d’électricité dans le contexte de baisse de la consommation globale d’électricité ».
Le cas des pompes à chaleur mal installées
- « La question de l’électrification mérite d’être abordée en regardant vraiment où se pose le problème. Et de ce point de vue là, l’étude de l’Ademe sur les pompes à chaleur est très intéressante. Ce que l’Ademe appelle des pompes mal installées concerne une proportion significative de pompes air-eau installées sans changer les radiateurs. Nous avons des radiateurs qui sont complètement inadaptés parce qu’ils étaient adaptés à une chaudière à fioul qui délivrait 65 degrés. Et quand nous mettons une pompe à air-eau qui délivre 45 degrés, cela ne marche pas.
- Certains se prétendent installateurs de pompes à chaleur et installent des pompes à chaleur air-eau sans savoir ce qu’est la “loi d’eau”. Nous avons un problème de compétences. Le sujet est difficile parce que les compétences de frigoriste sont beaucoup plus rares que celles de chauffagiste. Il serait d’intérêt public de montrer que nous savons résoudre le problème.
- La question d’une alliance entre énergéticiens et fournisseurs de PAC pour promouvoir les pompes à chaleur performantes, dans lesquelles il y a les pompes à chaleur hybrides gaz ou à chaleur géothermique, reste posée. Quand vous avez un tiers de clients qui ne profitent pas pleinement de leur PAC et sont donc insatisfaits, il n’est pas étonnant que plus personne n’en achète.
- Parce que nous savons bien qu’un client insatisfait en parle à quatre personnes, un client satisfait n’en parle qu’à une personne. Il y a un effet absolument délétère. Si nous ne traitons pas sérieusement le problème, le marché ne pourra pas repartir. »
Le problème de la flexibilité
- « Le deuxième sujet qui n’est pas bien traité touche à la flexibilité. Aujourd’hui, nous avons une grosse difficulté : pour développer des solutions de flexibilité, il faut que les opérateurs aient une idée de la valeur de la flexibilité à moyen terme.
- Or, comme nous passons dans une période où il y a un excès d’électricité comme l’a confirmé RTE dans son Bilan prévisionnel 2025 le 09/12/2025, la valeur de la flexibilité s’écroule. En effet, en période d’excédent, nous pouvons fournir la flexibilité avec n’importe quel moyen de production, donc les prix de la flexibilité s’écroulent et cela n’encourage pas l’investissement.
- Or, la mise en œuvre de ces flexibilités, que ce soit de la flexibilité diffuse qu’il faut agréger ou la flexibilité concentrée chez les industriels qu’il faut mettre en œuvre, nécessite des investissements.
- Par conséquent, si nous voulons relancer la flexibilité de la demande électrique, il faut donner une perspective sur la valeur de la flexibilité à terme qui permet de l’investissement. C’est la même problématique que la trajectoire du CO2. Si vous voulez que les gens prennent des décisions rationnelles d’investissement qui aboutissent à terme à réduire le CO2, il faut qu’ils aient une idée du prix du CO2 à terme.
- Nous n’avons qu’une vision de court terme sur la valeur de la flexibilité qui n’encourage pas l’investissement. C’est la raison pour laquelle les agrégateurs de flexibilité diffuse, par exemple, ont du mal à se développer.
- La PAC hybride-gaz est à la fois un vecteur d’électrification et de flexibilité. »
Le cas de l’électrification des véhicules
- « Sur l’électrification de la mobilité, quand on parle de 20 % de véhicules électriques vendus en septembre 2025, ce n’est pas 20 % du stock de véhicules en France qui sont électriques. Il faut atteindre des chiffres bien supérieurs pour arriver à toucher le stock de manière significative. Et il faudrait aussi s’assurer en même temps que les véhicules hybrides soient utilisés dans toute la mesure du possible en électrique plutôt qu’avec du carburant.
- Le problème de l’hybride est lié à ses petites batteries. Les études sur l’hybride montrent que les gens se laissent aller à rouler davantage en mode thermique. Vous ne changerez pas le comportement des personnes qui utilisent un hybride rechargeable simplement parce qu’ils savent que l’électricité a baissé un peu.
- La relance de l’électrification, ce sont des mesures politiques qui s’adressent vraiment “au pourquoi cela ne progresse pas ?” alors qu’on pensait avoir réuni les conditions pour que cela progresse.
- En ciblant les taxes, cela coûtera cher au budget de l’État. Il y a un vrai risque que cela soit une dépense budgétaire qui n’ait qu’un impact très limité. »
La baisse de la consommation face au surplus d’électricité
- « Il faut poursuivre le développement des renouvelables, même s’il y a un petit creux dans la consommation par rapport à la trajectoire prévue, parce que le jour où il y en aura besoin, on n’aura plus le temps d’attendre de faire des renouvelables. Se pose la question de la production excédentaire d’électricité. Doit-on la consacrer aux data centers, à produire de l’hydrogène ?
- La question du mining de la cryptomonnaie ou de l’IA se pose également. Les spécialistes disent qu’on peut interrompre le mining de Bitcoin quand les prix sont vraiment excessifs, mais si vous ne produisez que quand les prix d’électricité sont bas, vous ne rentabilisez pas vos serveurs spécialisés. Donc sur le mining de cryptomonnaie, on peut faire un peu d’effacement, mais on ne peut pas se rendre complètement variable et ne produire que quand les coûts d’électricité sont très bas. Parce que statistiquement, comme vous n’êtes pas sûr de gagner quand vous participez, vous n’amortissez pas votre serveur si vous ne tournez pas 95 % du temps.
- C’est la même chose pour l’IA qui est un service continu. On ne peut pas vraiment l’interrompre et dire aux gens qu’ils auront leur réponse quand le prix de l’électricité sera moins cher.
- Du côté des électrolyseurs, cela peut marcher à condition de les flexibiliser, ce qui n’est pas encore le cas de tous les électrolyseurs. »
La relance des vieilles centrales nucléaires
- « Sur le nucléaire, il y a actuellement un phénomène intéressant. En combinant ce qui se passe en Belgique, au Japon et aux États-Unis, on constate que la priorité est donnée à la relance des vieilles installations. En Belgique, les autorités souhaitent maintenir deux réacteurs qui ferment et des partis politiques demandent même si on ne peut pas en prolonger encore deux autres. Aux États-Unis, ils veulent relancer Three Mile Island et d’autres réacteurs. Au Japon, ils souhaitent notamment redémarrer la centrale de Kashiwazaki-Kariwa 6 et quelques autres qui ont été arrêtées depuis Fukushima.
- Il y a une sorte de prise de conscience mondiale du fait que le nouveau nucléaire n’arrivera jamais à temps. Et qu’entre-temps, la seule solution raisonnable, si nous avons vraiment des gros besoins d’électricité rapidement, est de prolonger les parcs existants. C’est intéressant parce que, à part au Japon qui a toujours dit qu’il voulait relancer un certain nombre de centrales, ailleurs le nucléaire n’était pas vraiment à la mode.
- C’est aussi une évolution intéressante avec cette prise de conscience que face au délai de construction du nucléaire neuf, le vieux nucléaire est finalement une solution pour au moins pouvoir attendre la prochaine génération de réacteurs. »
Didier Holleaux
Président @ Groupement International des Importateurs de GNL (GIIGNL)
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Fiche n° 46088, créée le 17/05/2022 à 16:17 - MàJ le 20/10/2026 à 15:55
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