Nucléaire : « Il est temps que l’État reprenne son outil de service public » (Gwénaël Plagne, CSEC EDF)
« Il est temps que l’État reprenne sa place et reprenne son outil de service public. Si la PPE
Programmation pluriannuelle de l’énergie
3 engage un avenir intéressant pour la filière nucléaire, il ne faut pas laisser le marché et les acteurs privés dicter comment on doit piloter nos machines. La question de la modulation modifie le mode de fonctionnement des centrales. On s’adapte, mais maintenant il va falloir passer à l’étape organisationnelle à l’heure du prolongement du parc et de la construction des EPR2
Réacteur à eau pressurisée (EPR) optimisé et industrialisé, développé par EDF.
», déclare Gwénaël Plagne, secrétaire du CSEC
Comité social et économique central
d’EDF
Électricité de France
, à l’occasion du Conseil national de l’énergie organisé à Saint-Vulbas près de la centrale du Bugey (Ain) le 11/06/2026.
Le thème du débat : « Comment garantir durablement l’avenir de la filière nucléaire ? »
Il intervient aux côtés d’Elvire Charre, directrice du CNPE
Centre nucléaire de production d’électricité
du Bugey, Laurent Kueny, directeur de l’énergie à la DGEC
Direction générale de l’énergie et du climat
, Gilbert-Luc Devinaz, sénateur du Rhône, et Vincent Rossignol, secrétaire du CSE
Comité social et économique
du CNPE du Bugey.
News Tank rend compte des échanges.
La relance nucléaire : entre ambition affichée et réalité industrielle
« Il faut que cela engage la Nation sur une durée longue » (Laurent Kueny)
« La finalité de la politique énergétique de la France, via cette nouvelle PPE publiée en février 2026, c’est quand même de passer dans notre mix en énergie finale de 60 % de fossiles aujourd’hui à 30 % en 2035 ; remettre l’électricité au cœur du projet énergétique français est un élément fondamental. C’est aussi de concevoir ce projet d’électrification comme un projet qui dépasse complètement le gouvernement et qui dépasse bien sûr 2027.
Sur des sujets industriels comme le nucléaire, l’offshore et l’hydraulique, il n’y a pas de demi-mesure. On y va ou on n’y va pas. Il faut que cela engage la Nation sur une durée longue. La PPE 2 prévoyait la fermeture de 14 réacteurs. Il était donc vraiment important, même formellement et juridiquement, d’affirmer cette ambition.
Le nucléaire, l’hydraulique ou l’éolien en mer, ce ne sont pas des choses qui se gèrent à un horizon de deux ans. Il faut arriver à prendre des décisions qui engagent vraiment la Nation sur des échelles de temps qui dépassent les échéances électorales. Grâce à ce bloc nucléaire, nous sommes plus résilients face aux crises.
Sur le sujet de la modulation, cela a toujours été la variable d’ajustement du système électrique. Les grosses modulations en journée, ça, c’était inconnu avant. On observe aujourd’hui des phénomènes nouveaux, en profondeur et en cinétique. Cela peut créer des éléments facteurs humains. Certaines variations mettent les équipements à l’épreuve. On ne peut plus moduler sans limite. Il faut qu’EDF mette des limites à la modulation et rigidifier les consignes de modulation. Aujourd’hui, il n’y a pas de problème immédiat, mais il faut qu’on s’en préoccupe. Si on réussit l’électrification, on modulera moins. Il faut qu’on ait ces débats-là tous ensemble pour pouvoir trouver des solutions. »
Laurent Kueny, directeur de l’énergie à la DGEC, le 11/06/2026
« Notre travail, c’est de faire fructifier cet actif » (Elvire Charre)
« Nous sommes mobilisés sur deux enjeux sur le territoire de Bugey. Nous sommes mobilisés pour amener les réacteurs à 50 ans, à 60 ans, et pourquoi pas au-delà. Ce sont des actifs qui délivrent aujourd’hui une énergie décarbonée, flexible, à un prix compétitif, de manière sûre et en toute sécurité. Notre travail, c’est de faire fructifier cet actif. Nous délivrons chaque jour une énergie sûre et bas carbone. Nous sommes fiers de cela.
Aujourd’hui, le calendrier est tenu. Il est bien sûr challengeant, il est très ambitieux. Il y a un très beau défi. C’est un projet qui est, depuis le début, très bien soutenu par le territoire. Il y a eu une très belle impulsion autour du projet d’implantation à Bugey. Nous sommes très fiers de ce que nous faisons.
Ce que nous faisons fait encore plus sens aujourd’hui dans ce contexte d’impératif de souveraineté énergétique, d’industrialisation des territoires et de décarbonation.
Sur la modulation, avec l’injection massive des énergies renouvelables sur le réseau, on est revenu sur une vraie réalité industrielle, physique et humaine. Le sujet majeur aujourd’hui, c’est la viabilité du système électrique. »
Elvire Charre, directrice du CNPE du Bugey, le 11/06/2026
« Il va falloir passer à l’étape organisationnelle » (Gwénaël Plagne)
Le problème structurant de la modulation s’impose à nous. Elle vient modifier le mode de fonctionnement des centrales. On s’adapte, mais maintenant il va falloir passer à l’étape organisationnelle. Quels moyens EDF donne ? Quels moyens l’État donne pour répondre à cette modulation ? Le réseau devient extrêmement compliqué à tenir.
Une politique énergétique mal coordonnée peut amener à cette désorganisation. Il faudra laisser la place aux moyens de production pilotables.
Il ne faut pas laisser le marché et les acteurs privés dicter comment on doit piloter nos machines. Il est temps que l’État reprenne sa place et reprenne son outil de service public. Comment permettre aux agents du service public de travailler dans de bonnes conditions ? Il faut entretenir correctement la machine et se préparer à construire la suite.
Nous avons un point de regret : qu’il n’y ait pas eu de débat démocratique. Il faut que cette feuille énergétique soit débattue démocratiquement. C’est l’une des difficultés du secteur énergétique depuis quelques années : les orientations sont divergentes. La politique énergétique a été abandonnée au tout-marché. EDF est un service public et doit s’inscrire dans ce cadre-là. Un chantier aussi important amène des questions essentielles en termes d’infrastructures. C’est bien un débat démocratique qui doit émerger pour construire deux EPR ici. »
Gwénaël Plagne, secrétaire du CSE central d’EDF, le 11/06/2026
« On a mis la charrue avant les bœufs » (Gilbert-Luc Devinaz)
« Relancer le nucléaire nécessite aussi des ingénieurs, des techniciens supérieurs, des techniciens, des gens qui savent faire des soudures. Je ne suis pas persuadé qu’entre les vues technocratiques de Paris et la réalité du terrain, ce soit aussi simple. On veut produire de l’électricité, mais on ne sait pas toujours pourquoi.
Le Gouvernement a mis la charrue avant les bœufs. Il y a eu un contournement du Parlement. On ne peut plus agir comme dans les années 1970. Cela nécessite forcément une concertation. Aujourd’hui, la façon dont on s’y est pris étouffe quelque part le débat démocratique. »
Gilbert-Luc Devinaz, sénateur du Rhône, le 11/06/2026
« Une intensification extrêmement importante et quotidienne de la charge de travail » (Vincent Rossignol)
« Le 13/02/2026, le Gouvernement a fait le choix de publier la troisième programmation pluriannuelle de l’énergie par décret, esquivant de fait le débat parlementaire sur des choix qui engage notre pays pour les décennies à venir. Le Conseil national de l’énergie d’aujourd’hui est donc notre réponse : un espace alternatif, public, transparent, pour que la parole soit reprise. L’année 2026 est doublement symbolique. Nous fêtons les 80 ans de notre entreprise, mais nous subissons aussi les conséquences de 20 ans de libéralisation. Le dispositif de l’Arenh Accès régulé à l’électricité nucléaire historique aura coûté près de 28 Md€ à EDF, de l’argent qui aurait dû financer notre outil industriel.
Clairement, de notre point de vue, la question des effectifs est essentielle. La modulation provoque une intensification extrêmement importante et quotidienne de la charge de travail pour les agents. Cela met les collectifs de travail en difficulté qui sont de plus en plus épuisés. Aujourd’hui, on peut encore le faire, mais les gens sont en train de s’épuiser. À chaque fois, on prend des décisions sans en mesurer les conséquences. On a de plus en plus de démissions, ce qui était inimaginable avant. Les gens ne pourront pas continuer dans cette ligne très longtemps.
Pour que ce chantier colossal soit une réussite, il est indispensable de s’appuyer sur nos services publics et d’intégrer pleinement nos élus locaux afin qu’ils puissent définir de quoi leurs territoires ont réellement besoin. Nous devons anticiper ces défis locaux. Avec l’arrivée prévue de milliers de travailleurs, la région, ici, risque la saturation. »
Vincent Rossignol, secrétaire du CSE du CNPE du Bugey, le 11/06/2026
Le défi générationnel de la filière nucléaire
« Le sujet de l’attractivité est omniprésent » (Elvire Charre)
« Nous n’avons jamais été aussi nombreux sur le site du Bugey qu’aujourd’hui. Nous avons fait évoluer nos organisations, notamment après Fukushima. Nous avons vraiment conscience que les compétences font la performance d’aujourd’hui et de demain.
Nous devons être bien organisés. Il faut à la fois travailler sur l’organisation du travail, sur le fait de supprimer par exemple les tâches qui ne sont pas nécessaires ou qui ne sont pas à valeur ajoutée, qu’on a déjà faites. Nous devons être efficients et avoir des organisations qui soient au rendez-vous de ces défis industriels. Donc voilà, on n’a jamais été aussi nombreux, mais on continue à travailler sur l’efficacité opérationnelle, sur la productivité, parce que c’est une clé très importante pour délivrer la performance qu’on attend de notre part.
Le sujet des compétences est absolument majeur. C’est 100 000 recrutements d’ici 2035 pour la filière. Le sujet de l’attractivité est omniprésent. Nous sommes mobilisés pour attirer les jeunes et faire connaître nos métiers. Nous avons plus de 300 ambassadeurs qui vont au contact de l’externe et racontent leur métier. Nous recrutons chaque année une centaine d’alternants. Nous faisons le vœu que les jeunes soient intéressés par les métiers techniques et les métiers de l’industrie. Cette raison d’être qui nous guide dans notre quotidien est importante pour attirer les jeunes, les garçons et les filles, dans nos usines. »
Elvire Charre
« L’État et EDF doivent rendre attractifs notre territoire » (Vincent Rossignol)
« Nous avons ici à Bugey l’Unité de professionnalisation pour la performance industrielle (UFPI) qui est l’organisme de formation interne EDF en charge de la formation technique des salariés de la production et de l’ingénierie.
On le sait, il faut recruter massivement et investir maintenant, ne pas attendre. Il faut que l’État et EDF participent au financement de ces territoires pour pouvoir justement rendre très attractifs ces territoires, faire venir du monde, et aussi les inciter à rester autour de ces communes.
Une inquiétude : nous aurons quasiment 8 000 personnes qui vont venir sur ce territoire, des milliers de camions seront sur les routes, qui vont complexifier à la fois les transports et aussi l’accueil de nouveaux salariés pour pouvoir à la fois se loger et puis vivre aussi. Il faut des pôles médicaux sur les territoires. Il faut aussi investir dans des écoles supplémentaires. Nous avons des inquiétudes sur la possibilité de pouvoir réussir ce défi qui demandera beaucoup d’investissements. Il ne faut pas tarder à le faire pour essayer d’attirer des compétences sur les territoires.
J’ajoute qu’il faut remettre en place les écoles EDF. Je vais prendre l’exemple des soudeurs : c’est une filière qui est plutôt en tension. Très peu de personnes sont intéressées par la soudure. Nous avons par conséquent une filière en difficulté. On va avoir, avec le renforcement et le changement d’une partie de notre flotte maritime du côté militaire, besoin de beaucoup de soudeurs. En parallèle, on va avoir nos chantiers, les EPR, qui vont aussi en nécessiter. Il y a un vrai enjeu autour de cette question. »
Vincent Rossignol
« Il faut qu’EDF soit attrayant » (Gwnéaël Plagne)
« Il faut mettre en adéquation aussi les plans de recrutement avec les besoins réels du travail, c’est-à-dire reprendre aussi en termes d’exécution, en termes de maîtrise du savoir-faire, pour essayer d’équilibrer un peu les rameurs et les barreurs ; il faut un petit peu de tout pour avancer dans le bon sens.
EDF a encore un peu de mal à se mettre complètement en ligne là-dessus. L’entreprise affiche des beaux éléments de langage, mais la réalité est parfois un petit peu différente, en tout cas dans la mise en œuvre. On vous rejoint sur la question de construire et d’attirer les compétences pour le territoire, car elle dépasse EDF.
On sait bien qu’un chantier comme la construction de deux EPR2 a besoin de toute une filière. Il y a des structures, il y a par exemple le Gifen
Groupement des industriels français de l’énergie nucléaire
, l’État prend aussi sa part là-dedans pour essayer d’emmener une dynamique. Il faut que le territoire et EDF soient attrayants. »
Gwnéaël Plagne
La féminisation de la filière
« La féminisation de la filière est un impératif. J’ai le même problème à la DGEC. Sur certaines missions, on a trouvé un peu plus d’ingénieurs, de techniciens féminins. Sur les sujets nucléaires, on a beaucoup de mal à trouver des profils qui ont fait tout le parcours pour arriver chez nous. C’est un sujet historique dans les filières scientifiques, techniques. Comment est-ce que globalement on parle aux jeunes ? C’est le premier sujet. Il y a par ailleurs des femmes qui sont extraordinairement performantes dans ces métiers-là ; il faut aller les chercher. »
Laurent Kueny
Démocratie énergétique et place des territoires
« Remettre tous les ans un rapport » (Laurent Kueny)
« Il y a une perception que sur cette PPE 3, le débat n’a pas été suffisant. Donc il faut qu’on en tienne compte. La vraie question, c’est : qu’est-ce qui doit être décidé au niveau du Parlement et qu’est-ce qui peut être décidé au niveau de l’exécutif ? Comment arrive-t-on au niveau national à avoir le même niveau d’appropriation du débat ? C’est tout ce qui est devant nous. Il y a le “où et comment on débat” et le “où et comment on décide”. Ce n’est pas exactement la même chose. Je suis un fervent partisan des occasions comme aujourd’hui. Il faut qu’on arrive à faire en sorte que cette salle soit pleine, et pleine de jeunes. Comment est-ce qu’on va intéresser les gens pour qu’ils viennent débattre ? Je pense qu’on devrait annuellement remettre un rapport, faire vivre un débat entre le Parlement et le Gouvernement. Pas seulement tous les cinq ans, mais de façon beaucoup plus agile et continue. C’est ce dont on a besoin pour que la démocratie vive. »
Laurent Kueny
« Jouer au maximum la transparence » (Gilbert-Luc Devinaz)
La transparence, cela consiste aussi à faire visiter des centrales nucléaires ; même si ça paraît dérisoire, c’est important. Et c’est effectivement de faire en sorte qu’on n’ait pas le sentiment que quelque chose est caché. »
Gilbert-Luc Devinaz
« La transparence, notre ADN » (Elvire Charre)
« La transparence, c’est notre ADN. Il n’y a pas de sûreté nucléaire sans transparence. Et cela passe par à la fois le fait d’ouvrir la porte de nos usines et par des espaces réglementés, organisés, tout à fait cadrés d’un point de vue légal.
Nous avons par exemple la commission locale d’information qui se réunit périodiquement, à laquelle participent les élus du territoire et des membres d’associations. Et puis le public est invité au moins une fois par an à participer. Je regrette que finalement il n’y ait pas plus de curiosité de la part du public pour venir nous écouter.
Nous avons même fait une réunion publique dans le Rhône, sans grand succès. Et je le regrette vraiment parce que ce sont des moments durant lesquels on se confronte parfois à des non-satisfactions. Nous sommes capables de dire aussi quand on a fait des choses qui n’ont pas plu, et c’est important de le faire.
Cette transparence est absolument essentielle et elle participe finalement à donner la confiance au public, aux jeunes, pour venir habiter à côté de la centrale ou pour y travailler. »
Elvire Charre
CSE Central EDF (CSEC EDF)
Catégorie : Syndicats de salariés & CSE
Maison mère : EDF
Adresse du siège
4, rue Floréal75017 Paris France
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Fiche n° 13548, créée le 24/05/2022 à 17:43 - MàJ le 12/06/2026 à 12:19

